Numéro 194 - Octobre 1999

Sommaire

Notre Dieu est toute gratuité dans l'Amour
Père Clément RIDARD

Témoignage

La pauvreté spirituelle dans la prière
Père FINET

J.M.J. 2000 à Rome

"Montrez-vous compatissants comme votre Père est compatissant"
Père André DAIGNEAULT

De toutes nations :

Au Foyer de Port-au-Prince, en Haïti
Au Foyer de Châteauneuf de Galaure
Au Foyer de Val Racine, à Chicoutimi au Canada

Au Foyer de Latacunga, en Equateur
A Dieu au Père Joseph Thébault


La pauvreté spirituelle dans la prière

Père Finet

 

"Heureux les pauvres en esprit". Heureux ceux qui ont une âme de pauvre.

Le pauvre, c'est un mendiant, un chétif, un courbé. C'est une attitude physique, mais cela a également une signification religieuse: c'est une attitude d'âme. Le pauvre, c'est celui qui cherche Dieu, celui qui a besoin de Dieu, celui qui a faim et soif de Dieu.

Toute vie spirituelle authentique ne peut se construire qu'avec une âme de pauvre. Bienheureux ceux qui ont conscience de leur misère et de leur faiblesse : c'est la pauvreté spirituelle. Voilà l'exigence fondamentale de tout le christianisme-.

Le Saint-Esprit démolit tous nos plans pour nous reconstruire mieux, à sa manière. Donc, la pauvreté est un élément fondamental de tout progrès spirituel. N'ayons pas une âme satisfaite d'elle-même.

Rappelons-nous la parabole du pharisien et du publicain. Le pharisien : Seigneur, je fais tout. Seigneur, j'obéis en tout. Seigneur, j'observe toute la Loi... Il est très content de lui-même.

Et puis, là-bas, au fond du temple, il y a le publicain. Pauvre type ! Seigneur, je ne sais pas T'aimer. Je suis un misérable...
Jésus nous dit que c'est le publicain qui est exaucé, pas le pharisien. Il ne s'agit pas du tout de la pauvreté matérielle, mais de la pauvreté spirituelle, c'est beaucoup plus grave. Le pharisien est tout heureux de lui-même parce qu'il observe la loi. Il se met tout à fait devant, dans le Temple. Le publicain, lui, est tout à fait au fond, et il dit : " Moi, je suis un pauvre type ". Au point de vue spirituel, c'est lui qui est exaucé.

N'oubliez pas cette parabole !

On se lamente souvent sur sa pauvreté ; en réalité, c'est une grande richesse. Il faut renverser les valeurs. Il y a tout un travail intérieur à faire en répétant avec le psaume 39: " Je suis mendiant et pauvre: le Seigneur prend soin de moi ".

Il faut découvrir notre pauvreté spirituelle. L'impuissance à l'oraison nous fait souvent découvrir notre incapacité à prier et à nous sauver nous-même. Adoptons l'attitude du mendiant qui espère tout, gratuitement, de l'Amour immense de Dieu. La prière difficile nous oblige à vivre en mendiant. Prier, c'est exposer sa pauvreté au regard de Dieu. Mais non seulement il faut découvrir sa pauvreté, il faut l'accepter. Il faut surtout bannir cette idée que je serai valable dans l'apostolat dans la mesure où je serai dans un bon état de santé. Je peux, au contraire, être très éprouvé dans ma santé et avoir un grand rayonnement apostolique. Il faut penser que notre rayonnement apostolique ne dépend pas de nos possibilités d'action. Autrement dit, il faut donc accepter toute cette misère, cette pauvreté telle que Dieu nous l'envoie aujourd'hui, sans dépit orgueilleux, sans découragement et sans tristesse. La joie doit rayonner dans ma vie d'apôtre, partout! L'acceptation de mes échecs est assez douloureuse, c'est un temps de maturation. Plus on se sent pauvre, plus on compte pour Dieu. Il ne faut pas se cabrer, se refuser. Nous ne pouvons rien par nous-même, le Fils reçoit tout de son Père, mais Il doit s'ouvrir, se creuser, se vider de lui-même par sa pauvreté.

Quel est notre itinéraire spirituel quand nous entrons dans la vie ? Nous pensons que nous allons avoir un beau rayonnement spirituel sur beaucoup d'âmes et bientôt nous remarquons notre impuissance et nous sommes tentés de découragement. Et au lieu de rester indéfiniment dans ce découragement, nous allons faire une retraite. On va repartir avec des résolutions plus fermes et un rayonnement plus grand. Bientôt, cela ne durera pas et on sent une crise profonde qui monte à l'intérieur même de son foyer : est-ce que j'étais vraiment fait pour le mariage ? Est-ce que je ne me suis pas trompé ? Est-ce que j'étais fait pour cette femme ? pour ce mari ? Et si on est prêtre : est-ce que j'étais fait pour le sacerdoce ? pour le célibat? On passe par des crises terribles à l'intérieur de son coeur. Ceci est extrêmement fréquent dans la marche des âmes. On arrive à un point critique de sa vie. C'est là que le Seigneur nous attend. Maturation et purification. Qu'est-ce que je fais dans cette maison ? Faut-il repartir ? Faut-il reprendre la vie ? Et le sentiment de notre misère commence à user notre carapace d'orgueil et par creuser en nous un vide. Cela nous rend davantage capable de recevoir. Tant que nous comptions sur nous, nous étions fermés à l'action de Dieu. Les coups durs creusent en nous, par la grâce de Dieu. Tant que nous sommes encombrés par nos réussites, nous ne pouvons pas être envahis par le Seigneur. Nos comptes deviennent de plus en plus déficitaires, nous devenons insolvables aux yeux de Dieu.

Se découvir faible et pécheur. Cet échec, cette difficulté, cette impuissance à prier, toutes ces incapacités nous font découvrir notre pauvreté que Dieu seul peut combler. Cette prise de conscience de notre pauvreté est d'autant plus désolée que la générosité au départ était plus grande. On est entré dans la vie avec des idées superbes et sublimes qui reposaient trop sur nous. La découverte est déchirante parce qu'il faut quitter tout ce que nous avions construit. Je découvre aussi, peu à peu, le goût de la pauvreté. Tout est par terre, aujourd'hui, c'est très bien. Alors s'exprime la première béatitude de nos âmes. C'est à ce moment-là que Dieu nous attend, quand nous touchons le vide de nos coeurs, que notre prière atteint ainsi enfin sa véritable dimension, à savoir la supplication. C'est dur de se découvrir faible et pécheur. On voudrait fermer les yeux à cet itinéraire que nous devons tous suivre ; et qui nous aide, peu à peu, à découvrir notre majorité spirituelle. Nous sommes majeurs, quand après une défaite, nous disons : " Seigneur, délivre-moi du danger de moi-même. Je suis un pauvre pécheur, aide-moi ". C'est la prière du pauvre : "Seigneur, prends soin de moi. Seigneur, aie pitié de ma lâcheté, de mon impuissance. Seigneur, regarde ma misère ". C'est ce que le Seigneur attend de nous dans la prière.

"Montrez-vous compatissants
comme votre Père est compatissant"

(Mc 6,36)

Père André DAIGNEAULT
Foyer de Sutton, au Canada

 

Notre monde froid, rationnel, a soif de chaleur humaine et de compassion. Disons le mot, il a soif de tendresse. Tendresse vient de tendre. L'adjectif dit la merveille qui advient lorsque le coeur de l'homme ou de la femme, de froid ou de dur qu'il était, devient sensible, vulnérable. Lorsque le coeur de pierre devient coeur de chair (Ez 36,26). Chair et tendresse ont cela en commun : la vulnérabilité. Dans la tendresse, c'est notre coeur d'enfant qui rencontre le coeur de l'autre ; dans la tendresse, deux faiblesses entrent en résonance et se reconnaissent.

Dans cette uvre d'Amour et de Miséricorde que sont les "Foyers de Charité", il nous faut apprendre sans cesse à laisser tomber nos carapaces et nos murs afin d'évangéliser d'abord ceux qui viennent à nous, par notre être et notre accueil. Le Père Lochet lors du 50e anniversaire des Foyers disait : "Les Foyers doivent accueillir les grandes misères spirituelles de notre temps. Ce dont les gens ont besoin c'est une communauté qui les accueille fraternellement, amicalement, sans les juger et sans leur mettre une étiquette".

Et le Père Lochet d'expliquer combien les jeunes, blessés, ont besoin d'être rejoints dans leur coeur : "ils ont besoin d'abord d'être aimés. Beaucoup d'entre eux ont été blessés dans leur enfance par une carence d'amour dans la famille même. C'est là précisément ce que la communauté du Foyer doit leur offrir d'abord : un Foyer d'amour, une communauté fraternelle qui offre d'abord à chacun l'accueil chaleureux d'une famille".

En cette année du Père, il nous faudrait approfondir le sens de l'accueil et de la compassion. S'ouvrir à la compassion, c'est accepter de se laisser bouleverser, toucher jusqu'aux larmes, s'il le faut. Pour devenir compatissant, il faut être capable de se laisser toucher par la personne que l'on rencontre. Jésus, Lui qui a dit :"qui me voit, voit le Père", se laisse toucher, Il est "saisi de pitié" et Il est "ému de compassion". Jésus, qui est venu nous révéler le coeur du Père, se montre dans l'Evangile un homme sensible avec des sentiments profonds qu'il ne craint pas d'exprimer.

"Jésus pleura"

"Quand Jésus la vit qui pleurait, et tous les Juifs avec elle qui pleuraient aussi, son esprit en fut bouleversé et Il se troubla. Il dit:"Où l'avez-vous mis ?" Ils répondirent:"Seigneur, viens voir". Jésus pleura. Et les Juifs de dire: "Voyez comme Il l'aimait".(Jn 11, 33-36).

"Jésus pleura". En ce moment de profonde émotion, Jésus laisse ses larmes jaillir. Il pleure parce qu'Il est ému. Il pleure parce que Marie pleurait et qu'Il se sentait touché par ses larmes. Jésus ne se protège pas. Il nous montre l'exemple d'un homme profondément masculin, fort, et pourtant parfaitement humain et sensible qui ne refoule pas ses émotions, mais les montre, et cela en public. Il pleure, parce que les larmes font partie de cette humanité qu'Il est venu prendre. "Les vraies larmes, écrit le théologien Olivier Clément, révèlent que dans les situations sans issues, il n'y a pas de grandes personnes". Lorsqu'on pleure, on montre son coeur d'enfant, et Jésus le fait, Lui qui nous a dit de se faire "petit comme un enfant". Tous les psychologues disent que la capacité de faire face à nos sentiments et d'exprimer librement nos émotions est une indication de maturité affective et d'équilibre mental. Quelqu'un incapable d'exprimer ses émotions est souvent prisonnier d'une blessure ancienne qui l'empêche d'être lui-même. Il se réfugie dans sa tête, pour se protéger de son coeur.

Si nous voulons accueillir chaleureusement les autres, et surtout les jeunes d'aujourd'hui, il nous faut être en contact avec notre propre coeur.

Les jeunes et les chrétiens vivants

Dans mon ministère, il m'arrive de rencontrer des personnes de tous les âges et aussi des jeunes. Ce qui me frappe avec la jeune génération d'aujourd'hui (30 ans et moins), c'est de voir à quel point l'adolescence se prolonge parfois jusqu'à 25 ou 30 ans et combien au point de vue de l'équilibre affectif et de l'identité, ces jeunes sont fragiles et blessés dans leur coeur. Souvent, ils n'ont jamais pu s'ouvrir véritablement à une autre personne. Cependant, en dépit de leur ignorance effarante des bases de la foi chrétienne, ils ont des coeurs pauvres qui, à cause de leurs souffrances, sont ouverts au salut de Jésus-Christ lorsque cela leur est présenté par de vrais témoins de l'Evangile.

Je crois vraiment que ces jeunes ont besoin de ce que j'appellerais une préévangélisation du coeur. Je suis sûr que cette nouvelle génération de païens peut dire oui à la Bonne Nouvelle comme au temps de saint Paul. Les jeunes, même avec les cheveux bleus ou orange et des anneaux de toutes sortes, ont aussi besoin de rencontrer des témoins vivants et chaleureux de l'Evangile ; des hommes et des femmes proches de leur coeur.

Vraie et fausse paternité

Cette année du Père doit nous faire redécouvrir le vrai sens de la paternité et de la compassion.
Pourquoi tant de jeunes se tournent-ils vers les sectes religieuses ? C'est qu'ayant manqué d'un milieu familial et d'une autorité paternelle, ils se tournent facilement vers la fausse sécoeurité des faux pères et des certitudes qui sécoeurisent.

Comment résister à une parole chaude, vraie, sympathique ? Comment repousser quelqu'un qui nous entoure de son affection, de sa bienveillance, de sa protection et dont le prestige d'homme fort satisfait nos aspirations infantiles ? La sympathie aidant, ces liens affectifs deviennent de plus en plus envahissants. On découvre comme une nouvelle personnalité au service de ce personnage qui se révèle être un faux père.
Entre la vraie paternité et le paternalisme, il y a un abîme.

De vrais pères et la liberté des saints

Notre monde a besoin de vrais pères spirituels, et non pas de gourous ou de personnalités dominatrices qui profitent de l'immaturité des jeunes pour mieux les manipuler. Parce que notre société a parfois souffert de paternalisme, elle rejette souvent la vraie paternité. Pourtant, combien elle est en attente de vrais pères ! Olivier Clément a cette réflexion :

"Les gens cherchent de vrais pères spirituels capables de les accueillir, de les aimer, de leur faire comprendre que chacun est digne d'être aimé. Ils ont l'impression que personne ne les aime finalement et finissent par douter d'eux-mêmes et par se haïr eux-mêmes.
Ce que les gens attendent des Eglises, ce sont des pères spirituels. Le père spirituel est celui qui, de sa présence et de son regard, vous réchauffe et vous fait comprendre que vous êtes aimés. Alors, on croit, d'abord qu'on est aimé par lui et il nous fait comprendre qu'à travers lui, c'est Quelqu'un d'autre".

Les vrais saints ne sont pas rigides et guindés. Pensons à Philippe Neri, courant en riant dans les rues de Rome avec une bande de jeunes, et se coupant la barbe d'un seul côté du visage pour ne pas trop se prendre au sérieux ; Don Bosco, faisant des pirouettes et de l'acrobatie avec les adolescents de Turin ; Benoît Labre, vagabond de Dieu, errant sur les routes, couchant sous les ponts ; François d'Assise, prince des poètes passant comme il le disait "pour un fou dans le monde".

Et, Marthe Robin, dans sa petite chambre, fredonnant avec un visiteur "La Madelon" et "Le temps des cerises" et avouant à un père: "Mon père, racontez-moi des blagues, j'aime tellement rire". Voilà la douce folie des saints et des saintes qui ne sont ni rigides, ni guindés, mais plutôt souverainement libres et largement ouverts. Ce sont ces hommes et ces femmes incarnés, ayant accepté leur coeur, des témoins de la tendresse de Dieu, dont notre monde actuel a le plus besoin. Prions l'Esprit Saint de nous les donner.

Le Père, touché de compassion

En cette année du Père, si nous voulons méditer un exemple de compassion dans l'Evangile, il nous faudrait relire avec les yeux du coeur l'épisode du père et de ses deux fils au chapitre 15 de Luc. "Tandis qu'il était encore loin, son père le vit et fut touché de compassion, il courut se jeter à son cou, le serra dans ses bras et l'embrassa tendrement". Remarquons que c'est le père qui se laisse toucher, c'est le père qui court au-devant de son fils. Il l'aperçoit alors que le fis était encore loin. Il court. Il se laisse gagner par l'émotion. Il lui faut, au plus vite, c'est urgent, montrer à son enfant combien lui, le père, a besoin de lui. Le père devient vulnérable comme un enfant. Il accepte d'avoir un coeur. Son comportement étonne. Un notable oriental, un homme qui se respecte en ce temps-là, ne court jamais nulle part. Courir, c'était perdre sa dignité, faire un fou de lui, comme on dit.

Le père et l'identité du fils

Rembrandt a admirablement rendu cela dans son célèbre tableau du Retour de l'enfant prodigue : il a donné au père une main masculine et une autre féminine !

Le père manifeste une tendresse surprenante pour un homme. Il laisse tomber sa carapace et son attitude d'homme fort. Il s'attendrit. Il court, il est ému comme un jeune adolescent ou un enfant : il ouvre les bras, il serre son fils sur sa poitrine de père et l'embrasse, le "couvre de baisers", dit même une autre traduction. Il se fait petit, il se penche sur son fils, il se met pour ainsi dire à son niveau. Ce père montre son coeur. Il laisse parler ses émotions sans dire un mot, tellement il est ému. Le père devient quasiment plus vulnérable que son fils, il accepte d'avoir un coeur sensible. On pourrait presque dire que le père retrouve par son fils qui revient la spontanéité de son coeur d'enfant. Car tous ces gestes de tendresse (courir vers son fils, le serrer dans ses bras, l'embrasser longuement, etc.) ne ressemblent­ils pas à ceux d'un enfant sans langage qui exprime par des gestes toute une vie émotionnelle ?

Quel bouleversement dans le coeur du père ! Combien d'hommes, de garçons, n'ont jamais été serrés dans les bras de leur père ? Le père, dans cet évangile de Luc, se laisse en quelque sorte bouleverser dans ses entrailles par ce retour de son fils "Mon coeur en moi est bouleversé, toutes mes entrailles en frémissent" (Os 11,8).


"Le regarda et l'aima"

Nous connaissons aussi cet épisode du jeune homme riche. A un moment donné, l'on peut lire :"Jésus posa sur lui son regard et l'aima". Dès le premier moment de leur rencontre, le regard de Jésus pénètre au plus profond du coeur de ce jeune et en devine la bonté foncière, la beauté. En fait, on dit à quelqu'un par les yeux "je t'aime" avant de le dire par la parole. Il faut d'abord qu'il y ait eu la communication par les yeux, avant celle de la parole. La parole est la confirmation par la bouche de ce que le coeur a pressenti par le regard. On aime par les yeux avant d'aimer par la parole. Un enfant se sent aimé par le regard avant qu'on ne le lui dise par la parole. Jésus regarde le jeune et, par son regard, Il veut faire sentir son affection. C'est l'abbé Caffarel qui disait un jour :"Ce qui fait qu'un être peut s'aimer lui-même, c'est qu'il est d'abord aimé par un autre et que c'est dans ce regard de l'autre qu'il se découvre aimable".

Une psychologue chrétienne, Catherine de Guillebon, qui travailla à l'Arche de Jean Vanier pendant plusieurs années, écrit ce qui suit sur le regard :

"Le regard positif est ce regard qui, délibérément, voit la beauté, le potentiel, la bonté et la richesse de l'autre. Tout en s'émerveillant, ce regard est chaste et vrai. Ce regard ne nie pas non plus les faiblesses et les obscoeurités de celui qu'il regarde. Bien plus, ce regard affirme que ni le mal, ni la blessure, ni la difficulté, ni le péché, quelle que soit leur ampleur, n'ont le dernier mot à chaque fois qu'il est choisi, l'amour est plus fort que la mort et le mal. Le chrétien y reconnaît le don de Dieu, créateur par amour: le coeur de celui qui est créé est beau et bon, appelé à la vie éternelle. C'est pourquoi le regard du chrétien doit devenir comme celui du Christ".

Dieu a un coeur

Jésus nous montre dans l'Evangile ce qu'est la compassion.

En Jésus-Christ, Dieu a un coeur humain qui vibre et s'émotionne. Ne faudrait-il pas renouveler pour notre temps la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus en montrant cette humanité de Dieu fait chair ? Dieu a un coeur humain, uni à la divinité. Le Christ, dans l'Evangile, pousse si loin sa compassion envers les hommes et les femmes en situation de détresse qu'il considère même comme fait à Lui-même ce que nous faisons au plus petit d'entre les hommes et aux plus souffrants. (Mt 25, 31-40).

Dans l'épisode de la rencontre avec cette "pécheresse de la ville", en Luc 7, nous voyons ce Jésus compatissant qui ne rejette pas l'émotion et les sentiments de cette femme, ainsi que ces gestes affectifs, ce qui scandalise beaucoup les pharisiens.

"Si cet homme était un prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche" (Lc 7,39). Remarquez ces mots "qui le touche" et l'espèce de dédain du corps et du toucher chez cet intellectuel qu'est Simon le pharisien. Le Christ n'a pas peur des sentiments, Il admire les émotions humaines de cette femme : Il sent en elle toute la bonté et le désir d'une relation vraie et chaste. Il pressent son désir d'une communion affective vraie et purifiée.

"Montrez-vous compatissant comme votre Père est compatissant" disait Jésus dans l'Evangile (Mc 6,36). Lui, qui est la manifestation de la miséricorde du Père, nous montre par ses gestes et son attitude ce qu'est la compassion véritable. Jésus se montre le plus humain des humains.

Pour être compatissant, il nous faut accepter d'être humain.
Il nous faut accepter d'être imparfait, accepter longtemps d'être fils avant de pouvoir devenir un père spirituel pour les autres. Méfions-nous de ces personnes qui se prennent trop au sérieux et qui veulent nous aider. Un seul est le Christ, un seul est le Sauveur.

Si nous voulons un vrai modèle de maître et de guide spirituel, nous pouvons regarder saint Jean-Baptiste. Il est le vrai modèle d'un guide spirituel : humble parce qu'intelligent, lucide quant à son être imparfait et limité, et joyeux de ne pas être "l'Epoux" mais simplement "l'ami de l'Epoux". Il se détache de ses propres disciples pour les diriger vers Jésus.

Pour aimer vraiment, pour devenir compatissant, il ne faut pas être possessif et dominateur.
Pour aimer vraiment comme Dieu aime, il nous faut devenir humbles. Etre humble, c'est dire aux autres comme Jésus à la Samaritaine :"Donne-moi à boire, j'ai besoin de toi".

En cette année du Père et du Sacrement du Pardon, il nous faut retrouver le vrai sens de la compassion et de la miséricorde.

Amour inconditionnel

Tennessee William, le dramaturge américain, déclarait : "Personne ne vaut rien, avant d'avoir été aimé". Tous, nous avons besoin q'un autre nous révèle à nous-mêmes, nous affirme, nous confirme. "Celui-ci est mon fils bien aimé, en qui j'ai mis tout mon amour", dira le Père à son fils Jésus, au début de sa mission, à sa sortie du désert. Tous, nous avons besoin que quelqu'un nous dise : "Tu es mon fils bien-aimé, ma fille bien-aimée, tu es quelqu'un pour moi".

Jean Vanier commente ainsi ce passage qui s'apparente parfois à une seconde naissance ou renaissance du coeur et de l'être tout entier :
"Ce passage, ou cette conversion, a souvent ses origines dans la rencontre avec une personne qui a reconnu notre beauté profonde, qui a saisi le secret de notre être, caché derrière nos fautes, nos peurs, nos fausses valeurs et tout le potentiel de vie contenu dans ce secret.
Pour moi, cette rencontre s'est réalisée avec le père Thomas quand il m'a accueilli après toutes ces années passées dans la marine. J'avais l'impression qu'il savait, qu'il devinait tout ce qui était bon ou mauvais en moi ­ mon secret ­ qu'il m'aimait et m'acceptait tel que j'étais. Ce fut une libération pour moi. C'est merveilleux d'être vu, d'être reconnu comme une personne unique, qui a une destinée et une mission. C'est merveilleux de sentir que quelqu'un a confiance en soi, qu'on n'est pas jugé, condamné ou dévalorisé mais aimé : qu'on n'a pas besoin de se prouver : on peut laisser tomber les masques et les murs.
Cela guérit de pouvoir tout dire à cet autre, en qui on a confiance, d'être pleinement accueilli avec tout ce qui est blessé et brisé en soi, avec tout ce qui, dans le passé, était source de culpabilité. La parole est libératrice. Devant cet autre qui nous accepte, l'enfant caché en soi se libère. Enfin, on a le droit d'être soi-même avec son passé, on n'a plus besoin de se cacher. Pour certaines personnes, cet être qui nous révèle à nous-mêmes peut être un ami, un maître, un prêtre, un éducateur, un psychologue, un guide spirituel.

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Qui, dans notre société actuelle, seront les sourciers de l'espérance, capables de faire jaillir la source d'eau pure, enfouie souvent au plus profond de la boue de nos coeurs ? Qui seront les vrais guides spirituels, les pères et mères spirituels qui, sans dominer ou posséder l'autre, seront capables de faire grandir et de confirmer les personnes dans ce qu'il y a de plus beau en chacune d'elles ? Il y va de l'avenir du monde.


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Témoignage

Faire des choix

A l'occasion de la rencontre des élèves de terminale des trois écoles du Foyer de Charité de Châteauneuf-de-Galaure, j'ai partagé mon cheminement spirituel que voici :

Deuxième enfant sur six, j'ai grandi dans une famille catholique et pratiquante. Pourtant, au moment de l'adolescence, j'ai douté de tout ce que m'avaient transmis mes parents. Je remettais en question tout ce qui concernait la religion. En même temps, je gardais le désir de participer à des week-end spirituels, organisés pour des jeunes de 13 à 15 ans. J'avais besoin de rencontrer des jeunes qui avaient les mêmes interrogations que moi, et d'entendre des enseignements venant de personnes extérieures à ma famille. Je pouvais ainsi confronter leurs propos à ma manière de considérer la foi. Progressivement, j'en suis venue à choisir personnellement l'orientation de ma vie spirituelle, de ma vie de chrétienne. Je croyais en devenant moi.

A la fin du collège, en 1992, mes parents me proposent de choisir le lycée dans lequel je désirais aller C'est alors que j'élus l'école des filles du Foyer de Charité. Là, pensionnaire, je savais qu'il y aurait un rythme de prière assez intense (retraite, Eucharistie, adoration, chapelet, bénédicité etc.). Parfois, cela me semblait très exigeant, mais j'avais l'intuition que ça me servirait dans ma vie à venir, que ça me construisait de l'intérieur.
Une des choses que je retiens aujourd'hui, c'est la démarche de pardon qui se faisait "naturellement" entre élèves. J'étais étonnée de constater combien ce petit effort était réparateur de conflits, et de voir les conséquences positives que cela avait dans nos relations quotidiennes.

Suite à ces trois années passées à l'école du Foyer, je suis allée en faculté à Lyon. Ce passage est délicat, il est souvent déterminant. On sort d'un milieu protégé, il faut le dire, pour être directement confronté à la dure réalité de la société. A ce moment, on flirte avec cette culture de mort qui est présente partout (musique, drogue, sexe, violence, argent, pouvoir).

Là, je me suis arrêtée, j'ai pris le temps de réfléchir sur mon désir profond de Bonheur. Que faire ou ne pas faire pour vivre selon l'Evangile? Il est certain que je voulais continuer de grandir dans ma foi, et ne pas me laisser tenter par tous les plaisirs faciles à accepter mais, qui sont si souvent de fausses voies pour être intensément heureux. Je me suis donc donnée des moyens pour réussir au mieux mon projet de vie.

Premièrement, je ne suis pas restée seule, j'ai participé régulièrement à un groupe de prière, (quelquefois au détriment d'autres sorties, mais sans le regretter), car, un chrétien seul est un chrétien en danger!

Ensuite, j'ai continué de participer fidèlement à la messe. Pourquoi l'Eucharistie? Parce que c'est indispensable, c'est vital. Cette rencontre avec le Seigneur est pour moi aussi importante que de rencontrer mes amis. Souvent, je demande à ma petite sur de 10 ans de ne retenir qu'une phrase de l'homélie et je constate qu'elle retient à chaque fois des éléments qui la fait. avancer dans sa vocation de chrétienne.

J'ai aussi décidé de prendre un temps de prière chaque jour, ce n'est pas facile. Au début, je priais le soir, mais j'étais trop distraite par tout ce qui s'était passé dans la journée, et la fatigue n'aidait pas au recueillement. L'année suivante, j'ai choisi de me lever 15 minutes plus tôt et de commencer ma journée en priant. Et là, j'ai petit à petit découvert l'impact que cela a sur le quotidien : les fruits sont palpables, ils sont la joie et la paix. C'est incroyable de pouvoir remercier le Seigneur pour ce qu'il nous arrive, ou au contraire, ce qu'il ne nous arrive pas ! C'est génial de pouvoir confier à Dieu tous nos soucis, nos problèmes, nos amis, de pouvoir Lui faire confiance, Lui demander de l'aide. On peut aussi Lui demander pardon pour tout nos manques d'amour, nos incorrections. Prier, c'est un dialogue avec Dieu, c'est exigeant mais c'est aussi très constructif pour la foi et pour la vie. C'est par la prière que l'on commence à apprendre la fidélité et la persévérance.

Ce qui a participé à mon cheminement spirituel, c'est aussi l'organisation de pèlerinages et de week-ends jeunes. En effet, pendant trois ans j'ai été responsable d'un groupe d'adolescents de 13 à 17 ans. Cela m'obligeait à sans cesse me remettre en question afin d'être toujours cohérente entre ce que je croyais, ce que je vivais et ce qu'on leur proposait de vivre.
Souvent, je lis des récits de Saints, je préfère m'identifier à une personne donnée comme référence par l'Eglise, plutôt qu'à un chanteur ou à un héros de dessin animé !

Finalement, aujourd'hui, je crois que lorsque l'on fait des choix, que l'on s'engage, il faut toujours viser ce qui fera grandir notre âme, notre intelligence, notre coeur.
Un proverbe chinois dit :"quand la racine est profonde, pourquoi craindre le vent?" c'est vrai, mais attention quand même : nous ne sommes pas tout puissants et la chair est faible.

En tous cas, les Foyers de Charité sont pour moi un lieu sur lequel je peux compter pour venir me ressourcer. La chambre de Marthe, les récollections, les membres de Foyer, les retraites sont un tremplin qui nous permet d'être forts là où nous devons être.


Sylvette, 22 ans