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Numéro 211 Juillet 2002 |
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SOMMAIRE
"A Jésus
par Marie", actualité d'une consécration
Père Alain BANDELIER
"Témoins de l'Aurore"
Le Père de Montfort, un maître
spirituel
Père Emmanuel GUIL, montfortain
Témoignages
Au Foyer de Courset
Au Foyer de Medrano en Argentine
Au Foyer de Thorn, en Hollande : l'Adieu au Père Moonen
Au Foyer de Bonjongo, au Cameroun : l'Adieu au Père Chin
Nouvelles Familiales
père
Alain Bandelier, Tressaint, 6 juin 2002
Dans les Foyers, nous disons la consécration de Louis-Marie Grignion de Montfort, dans sa forme brève, tous les matins ; le père Finet nous a appris à vivre toute chose avec Marie, par Marie, pour Marie, en Marie ; nous méditons les grandes pages de l'évangile où le Fiat de la Vierge nous est donné comme l'exemple même de l'acte de foi de l'Église ; nous exposons aux retraitants ce qu'on appelle de façon un peu approximative la "spiritualité mariale", et qui est plutôt la vie chrétienne à l'école de Nazareth, de Cana, de la Croix, du Cénacle. Mais il y a là un "Secret", pour parler comme le père de Montfort, que nous n'aurons jamais fini de découvrir.
D'autant plus que le défi est non seulement de nous redire ces choses anciennes, mais de dire combien elles sont actuelles, et même prophétiques. Sur ce point, le Totus Tuus d'un certain Karol Wojtila serait une preuve suffisante. Il raconte lui-même comment le Traité de la vraie dévotion a répondu à ses doutes et en même temps lui a révélé un sens nouveau, plus profond, de la piété mariale. Ce traité, dit-il, au-delà de son style un peu emphatique et baroque enracine la théologie mariale dans le Mystère trinitaire et dans la vérité de l'Incarnation du Verbe de Dieu. La consécration, chez Jean Paul II, n'a rien de rétro ou de décalé !
Cependant, il ne suffit pas de le dire, ni même de le constater. Il faut en rendre compte. Il faut aussi entendre les objections en sens contraire, et essayer d'y répondre. Au risque de dérouter le lecteur, ce sont précisément ces objections qui seront la trame paradoxale de cet exposé : d'une part elles nous disent quelque chose des inquiétudes et des appels de nos contemporains, d'autre part elles nous invitent à interroger notre tradition : a-t-elle du "répondant", est-elle aujourd'hui vivable et vivante ?
Un débat anthropologique
Consécration et maturité
Les sciences humaines sont volontiers critiques et même soupçonneuses. La psychologie, surtout freudienne, aurait bien des objections à formuler devant notre attachement à la Mère de Dieu. La plus radicale, celle qui semble contester l'intuition centrale de Louis-Marie Grignion de Montfort, c'est l'interprétation psychanalytique du lien à Marie comme une régression au sein maternel. La dévotion à Marie, plus encore l'abandon à Marie, seraient au fond une façon de réactiver notre infantilisme originel. Le petit enfant, on le sait, entretient avec sa mère une relation fusionnelle. Il a du mal à se séparer d'elle, or c'est la condition nécessaire pour qu'il s'identifie lui-même dans sa singularité, mais aussi dans ses limites, et pour qu'il entre en relation avec le monde extérieur. Normalement, c'est le père qui permet cette mise au monde : il le fait en énonçant la loi, c'est-à-dire le principe de réalité, qui est en même temps le principe de l'altérité, c'est-à-dire la règle du jeu pour une vie en société. Notons en passant que l'effacement de l'autorité et de l'image paternelle explique pour une grande part le désarroi de beaucoup de jeunes aujourd'hui.
La piété mariale serait donc soupçonnée de cultiver une immaturité. Elle serait le refuge de personnes qui ont peur du réel, peur de la relation à autrui, surtout lorsque la relation est conflictuelle (or elle l'est toujours, peu ou prou, si l'autre est vraiment autre), bref peur du monde. L'attachement à Marie serait une expression déguisée et sacralisée d'un besoin de protection, une représentation imaginaire du paradis originel qu'est la vie intra-utérine, en deçà des débats et des combats inhérents à la condition historique de l'humanité.
Ces tentations et ces déformations ne sont pas illusoires ; on les rencontre ici ou là, peut-être même au fond de soi, certains jours. Pourtant il n'y a dans l'Évangile aucune trace de régression ou de démission. Bien au contraire, c'est un appel. Si quelqu'un veut me suivre ne veut pas dire marche arrière ! mais en avant ! À celui qui demande qu'on lui laisse le temps d'ensevelir son père , Jésus répond laisse les morts enterrer leurs morts ! À un hésitant, il lance quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est inapte au Royaume de Dieu. L'erreur de Nicodème, c'est de comprendre à l'envers la nouvelle naissance, de la voir comme une re-naissance, un recommencement : vais-je retourner dans le sein de ma mère ? Or il s'agit de naître d'En-Haut, de naître de l'Esprit. Ce n'est pas un repli dans le déjà connu, le déjà vécu, mais une entrée dans l'inconnu et l'inimaginable : c'est comme être emporté par le vent, tu ne sais ni d'où il vient ni où il va.
La confusion vient de ce que l'on comprend redevenir enfant là où il s'agit de devenir enfant de Dieu. L'enfance psychologique est derrière nous. Mais l'enfance mystique est devant nous. Dans une étude sur l'esprit d'enfance au cinéma , après avoir évoqué la Gelsomina du film La Strada, Amédée Ayfre concluait : devenir comme de petits enfants, selon l'esprit de l'Évangile, est une tâche d'homme. C'est pourquoi on peut trouver dans les lettres de Paul un portrait paradoxal du disciple, qui est tantôt assimilé à un enfant et même à un nouveau-né, et tantôt invité à être un adulte et à grandir jusqu'à la taille du Christ.
L'homme vraiment spirituel, l'homme nouveau, ne se fait pas, ne peut pas se faire lui-même. Ce n'est pas avec du vieux qu'on fait du neuf. Ce n'est pas avec ce qu'on sait déjà qu'on peut s'ouvrir à ce qu'on ne connaît pas encore. "Changer la vie" n'est qu'une promesse électorale ou un argument publicitaire. Comme dit le vieux sage de la Bible, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Le vraiment neuf ne peut venir que de plus loin que le soleil. Mais si cette nouveauté est donnée, encore faut-il qu'elle soit reçue. Elle a besoin d'un "lieu" pour s'enraciner en ce monde, pour s'incarner. Car il n'y a pas de gestation sans matrice. Il n'y a ni vie ni naissance ni croissance sans un milieu porteur, formateur, nourricier.
À la lumière de la foi et de l'expérience chrétiennes, il est clair que ce sein spirituel est l'Église, Mater et Magistra. On connaît l'adage : Il ne peut pas avoir Dieu pour Père, celui qui n'a pas l'Église pour Mère. La foi chrétienne n'est ni une gnose ni une idéologie : on n'est pas sauvé par la connaissance. Elle n'est pas non plus, en tout cas pas d'abord, une morale, un projet éthique et politique : on n'est pas sauvé par les uvres. La foi est une naissance. Une Pâque, c'est-à-dire le passage d'un avant à un après. L'entrée dans une existence nouvelle, que les évangiles synoptiques appellent le Royaume, et que le quatrième évangile appelle la vie éternelle. Il faut naître. C'est une co-naissance, pour reprendre l'heureuse formule de Paul Claudel. Co-vivre avec le Christ, dit saint Paul ; il emprunte ici le vocabulaire de la botanique, pour dire que nous sommes greffés ou que nous poussons ensemble (symphytoï).
Or l'Église en sa source, pour reprendre le beau titre d'un livre de Balthasar et Ratzinger , c'est Marie. Sa relation à l'Église est quelque chose de complexe, du moins pour notre entendement, et d'unique. On peut dire que Marie est intérieure à l'Église : elle est par excellence disciple du Verbe de Dieu et servante du Seigneur. On s'en souvient, les Pères du Concile Vatican II ont beaucoup tenu à parler de Marie à l'intérieur même de la Constitution qui parlait de l'Église (c'est le fameux chapitre VIII de Lumen Gentium) ; lui consacrer un texte à part aurait pu être compris de travers, et suggérer qu'elle était ailleurs, en-dehors de la communauté des croyants. Mais selon une perspective complémentaire, il faut dire que l'Église est intérieure au mystère de Marie : l'Église ne peut donner le Christ au monde, annoncer sa Parole, communiquer sa grâce, qu'en le recevant de celle qui en est la Mère. L'ange Gabriel le laisse entendre, en disant la réalité sainte qui naîtra de toi (au neutre dans le texte grec de l'Annonciation) : indissolublement le Sauveur et le Salut, la Tête et le Corps. Cela a été souligné, au cours du même Concile, lorsque Paul VI a proclamé Marie Mère de l'Église ; cet événement a été vécu par Marthe Robin, semble-t-il, comme un moment très important.
Le sens premier et le but ultime de toute l'oeuvre de Dieu est notre adoption, la filiation divine. De la Création à la Parousie, en passant par le mystère pascal de la Croix, de la Résurrection et de l'effusion de l'Esprit, Dieu veut faire de l'homme un fils, pouvoir lui dire "tout ce qui est à moi est à toi". Comme tout don parfait, cela ne peut que descendre du Père des lumières . Vous n'avez qu'un Père, celui du Ciel. Unique est la Source. Mais Marie est nécessairement associée à cette grâce de la nouvelle naissance, à partir du moment où cela s'accomplit ici-bas, dans l'histoire, et s'inscrit dans la chair. Sa maternité spirituelle est totalement ministérielle et transparente. Marie se situe aux antipodes des maternités possessives et castratrices, ou des mythologies de la Déesse-Mère. Sa fécondité est reçue à l'ombre de la Puissance (qui est aussi l'ombre de la Croix, comme lieu du plus puissant Amour), et elle est vécue dans le souffle de l'Esprit. Il lui est donné de donner : donner corps au Christ, corps historique et corps mystique. C'est pourquoi il nous est donné en retour de nous remettre à sa grâce : Voici ta mère.
Consécration et liberté
Se remettre, se consacrer, se livrer ? Cela fait rebondir les soupçons et les objections. Au-delà de la dévotion mariale, c'est le principe même d'une consécration que la critique psychologique risque de remettre en cause, même si on précise qu'il s'agit de se consacrer à Dieu. N'est-ce pas une faiblesse et une démission ? Il faut entendre ici la réaction de Nietzsche, celle des néo-païens, celle des courants sataniques (les rapprocher n'est pas les assimiler). Ils se dressent avec véhémence contre l'Évangile et sa morale d'esclaves. Le Nazaréen est accusé d'avoir introduit dans le monde les contre-valeurs du sacrifice, du renoncement, de l'humiliation volontaire. Demander à l'homme de renoncer à sa liberté, à son épanouissement, à sa responsabilité souveraine, qui n'est pas seulement de façonner le monde, mais de se façonner lui-même, n'est-ce pas foncièrement inhumain ? L'aliénation volontaire n'est-elle pas la pire des aliénations ?
La modernité, comme on dit de façon un peu convenue, revendique pour l'homme la liberté, une liberté comprise comme une indépendance totale. Elle refuse en particulier toute soumission à qui ou à quoi que ce soit, elle nie qu'il y ait un Ciel des valeurs, elle récuse toute soumission de l'homme à un au-delà de l'homme. Les débats éthiques actuels en sont l'illustration. Cette revendication procède de plusieurs courants de pensée différents, mais convergents. On peut y reconnaître le marxisme et sa volonté d'auto-création de l'homme, les thèmes de la révolution sexuelle, qui ont marqué les mentalités, les courants gauchistes et anarchistes, l'existentialisme athée, qui veut que l'homme crée lui-même ses valeurs sur fond d'absurde. Sans doute faut-il ajouter un freudisme vulgarisé de bas étage, justifiant le culte exacerbé du Moi. Mais si l'on remonte plus haut dans le temps, on est frappé par le tronc commun de cette culture libertaire : c'est le rationalisme des Lumières, qui s'est exprimé (culturellement) et imposé (politiquement) à partir des cercles de la libre-pensée.
Dans toute erreur il y a une part de vérité (sinon il serait impossible d'y adhérer). Ici encore, la question est à entendre. Il est possible que, pour un esprit bancal ou pour un coeur malade, se remettre à Dieu soit une façon de se démettre, de se détruire et non de se construire. Mais ici encore, cette caricature n'a rien à voir avec l'expérience spirituelle authentique de la consécration. Avez-vous noté que, sous des formes évidemment très dissemblables, les grandes traditions religieuses offrent toujours à leurs fidèles, ou du moins aux meilleurs d'entre eux, une voie ascétique et mystique, c'est-à-dire une invitation à la dépossession de soi et à l'offrande de soi ? Je ne voudrais vexer personne, mais ces êtres désencombrés du trop humain pour être habités par le plus qu'humain témoignent d'un autre équilibre, d'un autre rayonnement, d'un autre bonheur que nos occidentaux narcissiques, à la fois repus et insatisfaits.
Ce que les païens ne pouvaient que pressentir et chercher à tâtons, Jésus le Christ vient l'accomplir. La bonne nouvelle, le miracle de l'Évangile, c'est que le Dieu-Homme vient faire l'homme dieu. En devenant nous sans cesser d'être Lui, il nous appelle à devenir Lui sans cesser d'être nous. Il faut comprendre ainsi ce qui chez l'Apôtre est à la fois un émerveillement et une décision : Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi. Cette Présence, cette Parole, cet Amour qui deviennent plus intimes à nous-mêmes que nous mêmes sont désormais la loi de notre vie, la forme de notre existence. Il le dit lui-même : Le Chemin, c'est moi. L'appel est infiniment simple : Viens, suis-moi ! Ce que Marthe Robin comprend : Veux-tu être comme moi ? Mais cette référence ne me tombe pas dessus comme une contrainte extérieure, et je ne m'y réfère pas dans une soumission aliénante. Il suffit d'aimer l'Amour, car, dit la petite Thérèse, seul l'amour paye l'amour. Quitte à avoir le cur blessé avec saint François d'Assise, parce que l'Amour n'est pas aimé
Ici se vérifie le paradoxe évangélique : celui qui veut sauver sa vie la perdra, celui qui perd sa vie la sauvera. Les plus donnés sont les plus comblés, et ils peuvent combler leurs frères : nous qui sommes pauvres nous faisons tant de riches . Le renoncement à soi-même et la dépendance de Dieu, quand ils sont l'expression d'un fervent amour, ne sont pas une ablation stérilisante, mais une oblation fécondante. Ils sont également un chemin de liberté, en tout cas de libération. Ce que les idéologies rampantes d'aujourd'hui appellent liberté n'est qu'un tissu serré de servitudes : le profit, le pouvoir, le plaisir, les trois concupiscences qui mènent le monde. L'homme moderne, dès son plus jeune âge, est sommé de s'incliner devant ces idoles omniprésentes, au risque d'y perdre son âme. Mais l'esclavage le plus redoutable et le moins guérissable est la tyrannie du Moi. On n'y échappe que par le Haut, en se vouant à plus grand que soi. Simone Pacot montre combien la consécration du coeur est source de paix, d'unité, d'ouverture, de confiance.
Alors nous sommes prêts à comprendre que la plus donnée de nous tous devienne par le fait même la plus sûre inspiratrice de notre propre don. Comme le dit le père de Montfort dans son Oraison à Marie , que je n'aie pas d'autre esprit que le vôtre pour connaître Jésus Christ, que je n'aie pas d'autre âme que la vôtre pour louer et glorifier le Seigneur, que je n'aie pas d'autre coeur que le vôtre pour aimer Dieu comme vous... N'est-ce pas le secret de Marie ? Nous nous consacrons avec elle, et elle nous prend dans son élan. Par elle, et le chemin s'éclaire. Pour elle, et cette fin prochaine (comme dit Grignion ) nous aide à aller vers la fin dernière. En elle, et dans cette intériorité spirituelle (au sens fort : pleinement habitée par l'Esprit) se dessine avec force et douceur, de l'intérieur, notre vrai visage, qui est celui du Fils de Dieu. Cet enfantement spirituel ne se fait pas sans douleur, mais à la fin la Femme se réjouit parce qu'un homme est né, comme le dit prophétiquement Jésus le soir du Jeudi saint .
Consécration et réalité
Nos contemporain ont une relation ambiguë à tout ce qui relève de la spiritualité. D'un côté on constate un désintérêt et même un mépris affiché : ces choses-là ne servent à rien, elles n'ont pas de valeur, elles cachent des arrière-plans douteux. D'un autre côté, on constate un regain d'intérêt, parfois jusqu'à l'engouement, voire l'embrigadement. La culture ambiante explique l'un et l'autre : le matérialisme technique et le conformisme médiatique rejettent instinctivement ce qui n'entre pas dans leur champ, et en même temps ce rétrécissement finit par être étouffant. Ce qui est censuré devient ce qui est désirable.
Il faut reconnaître que dans le super-marché du religieux, surtout aujourd'hui, on peut trouver toutes sortes de marchandises ; certaines ne pèsent pas lourd et d'autres ne sentent pas bon. L'inquiétude devant la croissance et le pouvoir des sectes nous rend plus vigilants, non seulement pour les autres, mais pour nous-mêmes. Au plan ecclésial, cela nous invite à vérifier nos fonctionnements institutionnels. Au plan personnel, cela nous invite à vérifier nos fonctionnements dévotionnels. Il y a une piété de mauvais aloi, qui enferme dans un monde imaginaire. Alors l'amour se dégrade en sentimentalité, la prière en consolations, la foi en fidéisme, la mission en démission. De ce point de vue, on peut se poser des questions devant la polarisation presque maladive de certains milieux catholiques sur les messages du ciel, les catastrophes annoncées et le millénaire paradisiaque qui est censé leur succéder.
L'insistance de saint Louis-Marie Grignion de Montfort sur la vraie dévotion est donc particulièrement d'actualité. Sans les rejeter, il met en garde contre les dévotions extérieures, faites de pèlerinages, prières, médailles et autres rituels. Pour lui, la dévotion doit toucher au vif de la personne ; il cherche à la conduire, parfois même à la provoquer, jusqu'à une décision du coeur et une orientation de l'existence. Avec le père de Montfort, on ne s'engage pas à faire des choses ou à pratiquer des rites. On engage sa vie. On s'engage à suivre Marie en toutes choses. Il conseille quelques "pratiques", mais ce n'est qu'à titre de rappel et de témoignage de la "pratique" fondamentale, qui est précisément la consécration. Si spiritualité il y a, ce n'est pas dans le sens que beaucoup recherchent aujourd'hui : une touche esthétique pour embellir le quotidien un peu terne, un confort de l'âme pour se sentir bien, une acquisition de savoirs cachés ou de pouvoirs occultes.
La spiritualité mariale est une spiritualité d'Incarnation, à l'école de la Vierge Mère, en qui la Parole a pris corps. Né d'une femme, voilà la seule mention explicite de Marie dans tous les écrits de saint Paul ; mais il dit l'essentiel. Pour saint Jean, le grand critère du discernement spirituel, c'est la confession du Verbe venu dans la chair ; il faut le redire, quand l'homme d'aujourd'hui est tellement séduit par les religions de réincarnation et de désincarnation. C'est également une spiritualité de Pentecôte, une invitation à vivre dans le Souffle de Dieu, qui en Marie a fait des merveilles, et qui continue dans l'Église. Lorsque l'Esprit voit Marie dans une âme, il y vole !
Les apôtres des derniers temps, dont rêve le père de Montfort, ou plutôt qu'il contemple, ce sont des hommes et des femmes d'action. Ils ne sont pas hors du monde, dans un faux mysticisme. Ils ne sont pas non plus du monde, prisonniers d'un conformisme qui est la négation même du prophétisme. On pourrait leur appliquer la phrase de Catherine de Sienne, que Jean-Paul II a redite aux jeunes à Tor Vergata : si vous êtes ce que vous devez être, vous mettrez le feu au monde. Regardez les saints qui ont été enfants de Marie, amoureux de la Sagesse, chevaliers de l'Immaculée : de saint Bernard à Maximilien Kolbe, ils ne sont pas "pieux" au sens fade et inconsistant que ce mot a pris, ils sont les "liberos", les enfants libres et transfigurés, que Grignion appelle dans sa prière embrasée.
Encore faut-il être vigilant. L'enthousiasme contagieux de saint Louis-Marie pourrait être compris de travers. Il n'est pas une autre forme de sentimentalité, plus lyrique et enflammée, venant revigorer une piété un peu assoupie et tristounette. Il vit lui-même sa consécration au jour le jour, dans son travail de missionnaire, sur les chemins où il use ses souliers, au milieu des persécutions et des bénédictions. Quand il prêche la mission, il n'emmène pas les fidèles ailleurs ; hommes ou femmes, soldats ou prisonniers, enfants ou adultes, il les conduit à une simple et vraie vie chrétienne. Notre-Dame de la paille de Bethléem, Notre-Dame de la fuite en Égypte, Notre-Dame de la vaisselle et des lessives de Nazareth, Notre-Dame du vin qui manque à Cana, Notre-Dame des larmes et du sang versés au Golgotha, Notre-Dame des langues de feu et des routes d'Évangile : avec Marie, la consécration prend une épaisseur d'humanité.
Un débat théologique
Consécration et féminité
À l'écoute du Concile Vatican II et des derniers Papes, on doit voir dans la promotion de la femme un signe des temps. Que la place de la femme soit davantage reconnue, cela est salué comme un vrai progrès, conforme à l'enseignement de la Bible et de l'Évangile sur la dignité égale de l'homme et de la femme. Ce n'est pas seulement une question d'égalité, c'est aussi une question de complémentarité : il y a un don spécifique de la féminité, dont ni la société ni l'Église ne peuvent se priver. Jean Paul II est souvent intervenu sur ce thème.
L'Église catholique, au plan historique et institutionnel, est soumise dans ce domaine à une contestation virulente. On lui reproche d'avoir trop longtemps maintenu la femme dans un état d'infériorité, et de prolonger aujourd'hui une ségrégation de fait, en lui interdisant l'accès à la prêtrise, entendue comme pouvoir. Une délibération récente du Parlement européen, votée à une faible majorité, sous le noble prétexte de défendre les femmes contre le fondamentalisme religieux, demande aux États membres de ne pas entretenir de relations avec les États où les femmes n'ont pas accès au pouvoir ; cela vise directement le Vatican.
La critique s'amplifie grâce à une argumentation très répandue, y compris chez les catholiques eux-mêmes, mettant en cause la place (sous-entendu : la place trop importante) donnée à Marie dans le catholicisme. La glorification de Marie expliquerait comme sa cause et justifierait comme son alibi la marginalisation des femmes : on exalterait l'une pour mieux abaisser les autres. Le dossier historique est complexe. Plusieurs discernements sont à faire. Le premier, entre la vérité historique et les représentations qu'on se fait du passé. Régine Pernoud a montré par exemple l'importance des femmes dans la chrétienté médiévale. Le second, entre la pensée et la pratique authentiques de l'Église, et la culture des diverses époques, qui peut déteindre sur elle ou parasiter son témoignage. La société bourgeoise a par exemple pesé lourd dans la vie de l'Église au XIX° siècle.
Sur le fond, cette thèse n'est plausible qu'aux yeux d'un féminisme radical, qui prétend libérer la femme de sa féminité, et qui récuse en bloc la virginité, la conjugalité, la maternité. Il est clair que ce sont des valeurs dont l'Église du Christ témoigne depuis l'origine, et dont elle contemple en Marie une réalisation plus qu'éminente. Il y a, heureusement, un féminisme positif, qui veut que la femme soit elle-même, pleinement elle-même, en partenariat avec l'homme, en non pas contre lui ou sans lui. Dans cette perspective, il faut reconnaître que les juifs d'abord, puis davantage encore les chrétiens, ont honoré la femme comme elle ne l'était pas dans les cultures païennes. La contemplation du mystère de Marie, de sa mission divine, de sa grâce sans pareille, loin de conduire à un mépris des autres femmes, a fait refluer sur elles l'élection dont elle était l'objet dans le plan de Dieu: Tu es bénie entre toutes les femmes!
Il faut aller plus loin. La contestation contemporaine, ou du moins la réserve de beaucoup devant la place de Marie dans le plan de Dieu et dans la vie des chrétiens, voilà au contraire ce qui retire à l'Église son équilibre. Une abstraction n'a pas de mère, disait Karl Rahner, au moment du Concile, mettant le doigt sur l'enjeu théologique et pastoral de la piété mariale ; sans Marie, il n'y a plus de Christ, il ne reste que du christianisme. Plus récemment, le Cardinal Ratzinger mettait en garde contre une Église durement masculine, là où le mystère de Marie n'est plus honoré. Ce n'est pas en faisant des femmes prêtres qu'on sera fidèle à l'Esprit ; ce serait au contraire obscurcir totalement la signification sponsale et paternelle du ministère ordonné. C'est plutôt en éveillant des âmes épouses que toute l'Église sera de plus en plus elle-même, c'est-à-dire mariale : vierge et mère, comme le soulignent si souvent les Pères de l'Église.
Cette âme mariale, qu'on peut dire aussi ecclésiale, est un don de l'Esprit offert à tous les fidèles. Homme ou femme, chacun a vocation d'être conduit au Christ pour des fiançailles, comme une vierge pure, ose dire l'Apôtre . Tous ont à vivre ce mystère des noces de l'Agneau, quel que soit leur sexe et quel que soit leur état de vie. Les femmes cependant le vivent avec une connivence particulière. Car le spirituel est lui-même charnel, dit Péguy. C'est pourquoi, dans la communauté chrétienne, et en particulier dans la famille des Foyers, nos surs n'apportent pas seulement leurs diverses compétences, leur travail, leur prière. Elles apportent leur être, leur grâce, leur coeur de femmes. Nous savons combien cela est précieux, combien cela peut toucher ceux que nous avons à accueillir et à servir, combien cela est irremplaçable pour faire la famille de Dieu sur la terre. Un aspect de leur vocation et de leur consécration est donc de laisser Marie rayonner sa féminité dans la leur.
Consécration et unité
Beaucoup de chrétiens engagés dans l'oecuménisme, ou simplement soucieux de l'unité, sont mal à l'aise quand on parle de Marie, encore plus quand on prie Marie. Que dire alors s'il s'agit de pendre Marie pour Mère et pour Reine ! N'est-ce pas un accent ou un excès catholique, quelque chose d'inassimilable pour des protestants, et d'étranger pour des orthodoxes ? Même entre catholiques, la dévotion mariale de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, lorsqu'elle n'est pas ignorée ou récusée, passe le plus souvent pour un particularisme qui marginalise plus qu'il ne rassemble. Marie peut-elle être à la fois celle qui nous lie au Christ et celle qui nous désunit ? Une intuition audacieuse de Paul VI était d'affirmer que Marie, qui paraît à beaucoup comme un obstacle sur la voie de l'unité, serait au contraire la clé d'une communion retrouvée.
Il y a une question de fond que je me contente de signaler. Être oecuménique, est-ce s'engager dans un dialogue, avec l'espérance que nos différences vont se conjuguer et nos contradictions se résoudre, ou est-ce viser une sorte de monologue final, chacun étant sommé de renier sa tradition et son expérience pour ne gêner personne ? Mais revenons à la question de la consécration et de l'unité.
Le dialogue oecuménique nous l'a appris : si l'histoire nous a éloignés les uns des autres, un retour aux sources (qui est autre chose qu'un retour en arrière) nous révèle souvent que nous sommes plus proches que nous ne le pensions. La déclaration luthérienne-catholique sur la justification en est un exemple récent et significatif. Nous avons appris également qu'il est important de s'expliquer ; nous ne mettons pas toujours le même sens sous les mêmes mots, ou bien nous vivons des choses semblables dans des cultures différentes. Parfois aussi nous avons laissé s'instaurer comme un déséquilibre doctrinal ou spirituel, par une affirmation unilatérale, ou un effacement partiel. Tout cela permet de penser qu'une conception réputée catholique du rôle de Marie n'est pas irrémédiablement incompréhensible ou irrecevable pour des frères séparés.
Trop souvent, l'oecuménisme occidental se réduit au dialogue entre catholiques et protestants. L'absence de l'Orthodoxie est très dommageable. Jean Paul II a raison de rappeler que l'Église doit respirer de ses deux poumons, l'oriental et l'occidental. Sans doute ne trouvera-t-on pas dans les Églises orthodoxes une démarche formelle de consécration à Jésus par Marie. En revanche, la Mère de Dieu est honorée, saluée, appelée à l'aide à chaque instant. En particulier, chose déroutante pour un esprit occidental, elle est souvent invoquée dans la divine Liturgie et même dans les formules trinitaires. Les Latins, avec leur esprit analytique, ont eu trop tendance à réserver certains espaces à Marie sous prétexte de la vénérer, avec le risque de la séparer du Mystère dont elle est inséparable. Les Orientaux, eux, vivent en permanence dans un climat marial. Les icônes en témoignent, et cette antienne fréquente que le père de Montfort ne renierait pas : Confions-nous nous-mêmes, confions-nous les uns les autres à la sainte Mère de Dieu.
Quant à Luther, contrairement à ce que l'on croit, il était bien plus marial que n'osent l'être la majorité des protestants. Son commentaire du Magnificat en fait foi. Il y a bien quelques pointes anti-papistes, mais sur le fond on y trouve des accents qui seront ceux de la mariologie montfortaine : la grandeur de Marie est d'être la servante ; ce qui est admirable en elle, ce ne sont pas ses oeuvres, mais l'oeuvre de Dieu en elle, non pas ses mérites, mais sa foi : heureuse celle qui a cru. De là à la consécration, j'oserais dire qu'il n'y a qu'un pas. En effet, pourquoi saint Louis-Marie nous propose-t-il de passer par Marie ? C'est d'abord pour respecter le choix de Dieu, et ne pas inventer des voies personnelles toujours sujettes à caution. C'est d'autre part en raison de notre faiblesse et de notre infidélité, la Réforme dirait notre impuissance : nous savons par expérience que l'homme ne se sauve pas par ses propres forces; il doit se laisser faire. N'est-ce pas le contenu concret de la démarche de consécration ?
Il y a en Marie, et plus encore dans la consécration
avec Marie, un secret d'unité. En effet, la consécration
est un dessaisissement de soi pour se laisser saisir par le Christ.
Elle est source d'unité, d'abord intérieure : j'échappe
peu à peu à l'agitation des pensées et à
la contradiction des désirs qui m'habitent ; par un chemin
qui est simple et simplifiant (Marie) j'avance vers une fin qui
est unique et unifiante (Jésus). Elle est ensuite source
d'unité fraternelle. Dans une communauté, nous savons
bien que l'obstacle de chaque instant n'est pas le manque de ferveur,
ou le manque de zèle, ou le manque de charité ;
c'est plutôt ce qui reste en chacun d'autodéfense,
d'auto-affirmation, d'auto-justification ; là où
le moi je n'est pas mort, le nous a du mal à
se construire. C'est pourquoi il faut que dans les Foyers Marie
soit la Reine glorieusement aimée et écoutée
; non seulement aimée, mais écoutée ;
chacun s'écoutant moins, nous apprenons à nous entendre.
Enfin la consécration est un ferment d'unité pour
le monde ; selon l'enseignement de Vatican II (ce sont les premiers
mots de Lumen Gentium) la communauté ecclésiale
est comme le sacrement de l'union avec Dieu et de l'unité
du genre humain.
Consécration et vérité
Je garde pour la fin l'objection la plus fréquente, me semble-t-il, du moins dans les cercles qui ont un peu de culture biblique et théologique : on ne se consacre qu'à Dieu ! Se consacrer à Marie est une grave erreur ! La réponse du tac au tac est bien sûr de dire : nous sommes tout à fait d'accord, la vraie démarche, et son vrai titre, selon le père de Montfort lui-même, est : Consécration de soi-même à Jésus Christ, la Sagesse incarnée, par les mains de Marie. D'ailleurs on ne peut comprendre le Traité de la vraie dévotion si on ne le situe pas dans la ligne et dans la lumière d'un premier livre, qui est l'Amour de la Sagesse éternelle. Néanmoins, nous disons tous les matins la prière : Je vous choisis aujourd'hui pour ma Mère et Maîtresse... Je vous livre et consacre ... Des amis, des retraitants, pourtant bien disposés, nous disent parfois leur réticence.
Le père Laurentin a montré comment dévotion et consécration, au temps de Montfort, avaient pratiquement le même sens ; le vocabulaire de la dévotion s'est dévalué, passant du voeu à la piété, tandis que celui de la consécration s'est surévalué, réservé à Dieu seul ; il regrette qu'il n'y ait pas en français l'équivalent du mot anglais dedication. Il est clair qu'une première réponse à la difficulté est de prendre l'idée de consécration avec souplesse (les philosophes diront avec analogie). Ne dit-on pas que les parents se consacrent à leurs enfants, ou qu'un savant se consacre à ses recherches ? Cependant il est préférable de réserver à Dieu seul le vocabulaire de la consécration lorsqu'il a un sens de donation sacrificielle.
Il ne faut pas que ces quelques indications esquivent le débat sous-jacent. Débat précieux, car il nous oblige à approfondir le lien de Marie et du Christ dans le mystère du Salut et dans notre vie de foi. Débat urgent, car trop souvent on s'attache à Marie ou on se détache d'elle sans trop savoir pourquoi. Des schémas simplistes situent Marie en face de Jésus, ou à côté ; certains se félicitent de cette addition ou de ce complément, d'autres, on les comprend, s'en offusquent : faut-il compléter Jésus ? Le père de Montfort, lui, a toujours une vision dynamique des choses est-ce pour cela que les statues de Notre-Dame de la Sagesse représentent Marie une jambe en avant, venant à notre rencontre avec l'Enfant ? Marie nous tourne vers Jésus parce que Jésus nous tourne vers Marie : votre sainte Mère, que vous m'avez donnée pour médiatrice auprès de vous. Unique est le Médiateur entre Dieu et les hommes, précieuse est la médiation maternelle et virginale qui nous le livre et nous le révèle, et qui nous invite à nous livrer à Lui.
On peut voir aussi cette médiation mariale comme intérieure à l'unique médiation du Christ. Loin de faire nombre avec elle, à plus forte raison de la concurrencer, elle en est le nécessaire enracinement dans l'humanité, comme un point d'ancrage, aussi bien dans le mouvement du Verbe vers nous, que dans notre mouvement par Lui, avec Lui et en Lui vers le Père : afin que m'ayant racheté (en passant) par vous (Marie), il me reçoive par vous. Je voudrais signaler ici une hésitation dans le texte de la consécration. Beaucoup d'éditions rattachent l'incise "et afin que je lui sois plus fidèle que je n'ai été jusqu'ici" à ce qui précède : les voeux du baptême et le don à Jésus Christ. Mais il semble bien que le manuscrit coupe autrement : "pour être plus fidèle je vous choisis aujourd'hui". Cela donne moins l'impression qu'on juxtapose un engagement envers le Christ et un engagement envers Marie. L'articulation des deux va sans dire, mais elle va mieux en le disant, et le texte est plus équilibré au plan grammatical et spirituel. Dans la formulation brève, on peut de même commencer par une incise qui restaure le christocentrisme du père de Montfort, par exemple : "Pour être un vrai disciple de Jésus, je vous choisis"
Un double enjeu de vérité est lié à cette médiation mariale, surtout aujourd'hui. Tout d'abord la vérité de l'Évangile. La foi de l'Église n'est pas construite, comme on le dit trop souvent, sur la foi des premières communautés, qui auraient rédigé le Nouveau Testament, dans une création collective et aléatoire. Mais sur la foi des Apôtres. Et la foi des Apôtres, surtout celle de Jean, est inséparable de la foi de Marie, du regard de la Mère, bouche silencieuse des Apôtres, comme dit l'hymne acathiste. C'est une foi contemplative, synthétique, plénière, en parfaite consonance avec la mission du Paraclet que Jésus annonce : Il vous conduira vers la Vérité toute entière. Marie, qui gardait tous ces événements dans son coeur, est la Tradition la plus originelle de l'Église. Parmi toutes les créatures, aucune n'a connu et ne connaît Jésus d'une façon plus profonde et plus exhaustive. La communion avec elle est l'accès le plus direct et le plus sûr à ce que Paul appellera la sur-connaissance.
Marie enseigne aussi la vérité pratique, les actes de la foi. Il ne suffit pas de savoir les choses de la foi, il faut les vivre. Ou plutôt, on ne les connaît vraiment qu'en les expérimentant. Pour Paul , connaître le Christ, c'est le connaître avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances. N'est-ce pas cela qui manque trop souvent et cruellement aux chrétiens, dans un monde déchristianisé ? Non seulement leurs connaissances religieuses sont insuffisantes, mais leur expérience spirituelle est parfois inexistante. Passer par Marie, c'est en quelque sorte passer par le coeur, apprendre par cur. C'est aussi se laisser conduire sur les voies de la Sagesse, dans un monde fou, qui exige de nous des discernements, des décisions, des options pas faciles mais nécessaires. Pour dire les choses plus simplement, c'est apprendre la vie dans l'Esprit.
En conclusion
:
Consécration pour l'évangélisation
La consécration, avec des variantes de texte et de rituel, semble-t-il, était le point culminant des missions que prêchait le père de Montfort de ville en village. La retraite que proposent les Foyers est construite au fond selon le même dynamisme. Elle est une annonce du mystère de la foi, qui a pour but un acte de foi, concrétisé par la rénovation de la grâce et de l'engagement du Baptême. Évangéliser, ce n'est pas seulement parler de Jésus Christ, ce n'est pas seulement conduire à Jésus Christ, c'est permettre à une personne ou à une communauté humaine de s'attacher à Jésus Christ, la Sagesse incarnée, dans une alliance profonde et définitive, engageant dans un chemin de sainteté et donc de fécondité. N'ayez pas peur d'être des saints ! Duc in altum ! Autrement dit, la consécration n'est pas seulement le terme de l'évangélisation, elle en est aussi la source. Le père Finet nous le répétait si souvent : non seulement disciples, mais apôtres ! Le disciple bien-aimé qui, au pied de la Croix, consent à prendre Marie chez lui, sera bientôt l'apôtre rendu brûlant par les langues de feu de la Pentecôte.
Cela a pour nous un sens très fort. Notre consécration n'est jamais seulement une affaire entre Jésus, Marie et nous. Elle concerne notre mission dans le monde. De la vérité de notre consécration dépend directement la vérité de notre apostolat. C'est clair pour le père de Montfort : son charisme missionnaire découle de sa propre donation. La prière embrasée est comme un auto-portrait : ces imitateurs des apôtres prêcheront avec une grande force et vertu, et si grande et si éclatante qu'ils remueront tous les esprits et les coeurs des lieux où ils prêcheront. Cela inclut, faut-il le préciser, l'apostolat des laïcs, qui doivent crier l'évangile par toute leur vie, leur vie précisément donnée, devenue cri d'amour pour Jésus et pour le monde. Quand ce cri faiblit ou s'étouffe, la Parole de Dieu n'a plus la même résonance
Souvenez-vous de Saül sur le chemin de Damas. Le Seigneur essaie de convaincre Ananie d'accueillir ce persécuteur en voie de conversion. Ananie n'est pas rassuré. Le Seigneur lui donne cet argument : il sera pour moi un vase d'élection, un instrument de choix. On peut traduire un ustensile : dans l'antiquité, les poteries servent à tout et n'importe quoi, cela ne coûte pas cher, c'est le plastique de l'époque ! Paul est un instrument de choix non pas d'abord en raison de ses talents et de ses richesses, même s'il en a. Mais en raison de sa totale disponibilité : Paul, esclave de Jésus Christ. Voilà la condition absolue de la nouvelle évangélisation. Il s'agit en effet de faire des miracles, de changer l'eau en vin, et la terre en ciel. Marie nous apprend le secret : Quoi qu'il vous dise, si jamais il vous dit quelque chose (optatif grec), faites-le ! Par les mains de la Mère, nous nous remettons dans les mains du Maître, infiniment heureux de ce qu'il puisse se servir de nous. Pour la régénération du monde tout entier.
J'ai été très frappé
de découvrir chez Thomas Kelly, un Quaker , la vision prophétique
de petits groupes de croyants consacrés à Dieu,
qui auront à prononcer le vu irrévocable
de vivre dans le monde comme n'en étant pas, et qui ranimeront
les tisons de la foi dans un monde incroyant. Certes, il ne
fait pas le lien avec Marie, mais il cite Maître Eckart
: Il ne manque pas de gens qui suivent notre Seigneur jusqu'à
mi-chemin, mais ne font jamais avec lui l'autre moitié
de la route. Ils renoncent à leurs biens, à leurs
amis, aux honneurs, mais il leur en coûterait trop de renoncer
à eux-mêmes. Et il ajoute : Il pourrait se
créer des groupes d'hommes et de femmes mis à part
par une résolution intime, liés par le voeu d'obéissance
perpétuelle à la Voix intérieure [la
voix de Marie ?], vivant dans le monde sans en être,
prêts à faire la seconde moitié de la route,
soumis comme une ombre, aussi sensibles qu'une ombre et aussi
peu préoccupés d'eux-mêmes. De pareilles troupes
d'humbles prophètes pourraient rendre vie à l'Église
chrétienne, elles pourraient bouleverser le pays à
dix lieues à la ronde.
![]() |
- "Mon mari et moi aimons beaucoup cette
consécration à Jésus par Marie, et nous la
renouvelons chaque matin, au moment de l'offrande de la journée.
Cette prière nous apporte beaucoup !
C'est cette consécration qui nous donne de prier toujours
plus : le chapelet, chaque jour, et maintenant le rosaire".
- "La vie "en Marie" me simplifie dans mes démarches, augmente ma confiance puisque je m'en remets à elle pour le détail de mes journées".
- "Dire très régulièrement cette prière conduit, tôt ou tard, à confronter la réalité de notre vie avec ce que nous récitons. Et c'est là que la persévérance confiante de la récitation porte des fruits au moment où la grâce nous en est faite".
- "La Vierge Marie, à travers cette
consécration renouvelée chaque matin, a transformé
mon coeur et mon regard, en particulier dans ce domaine très
précis : chaque fois que j'ai une difficulté, je
la prie et la paix s'installe.
Avec Marie, je passe progressivement à l'essentiel, à
savoir qu'elle m'a fait la grâce de laisser tomber des accessoires
inutiles pour me plonger dans l'Adoration du Dieu vivant".
- "Redire ensemble la consécration
à la fin d'une retraite est un engagement plus fondamental.
Tous mes matins quand je prie en la redisant, je pense à
cette multitude de retraitants à travers les différents
Foyers de Charité qui la prient en même temps que
moi, et c'est un soutien dans la vie de tous les jours".
Elle est la Mère de chacun
"Ces trois années passées à Châteauneuf ont fait grandir la place de Marie dans ma vie. Auparavant, je ne voyais en Marie qu'une femme simple qui avait eu la chance d'enfanter le Messie. Mais la semaine passée à Lourdes, en classe de première, m'a fait découvrir un nouveau visage de Marie. J'ai compris qu'elle était non seulement la Mère de Dieu mais la mère de chacune d'entre nous. J'ai compris le conseil de Marthe, "par elle nous pouvons aller à Jésus".
J'ai donc commencé à prier avec Marie en récitant "Je vous salue, Marie", tout simplement, puis je lui ai demandé des grâces Je sentais, durant ma prière, la douceur d'une mère attentive m'envahir et m'apaiser dans les moments de crainte et de doute. Depuis, chaque soir, Marie tient une place importante dans ma prière, et même si je ne la vois pas, je sens en moi sa présence et son soutien dans ma vie de tous les jours".
Claire