Numéro 214

Décembre 2002

 

 

 

 

SOMMAIRE

Décembre 2002

Eglise, que fais-tu pour la Paix ?
Cardinal Roger ETCHEGARAY

La formation des "Bâtisseurs de Paix"
Aurea Mukamutesa, Foyer de Remera, au Rwanda

Témoignages
Au Rwanda
En Colombie

Le Rosaire et la paix
Jean-Paul II

La nature évangélique du Rosaire
Père René WOLFRAM

Au Foyer de Charité de la Flatière

Adieu au Père LOCHET

 

"Eglise,

que fais-tu

pour la paix ?"

 

Cardinal Roger ETCHEGARAY

 

Tout d'abord, l'Eglise mobilise (c'est bien le mot) tous ses enfants pour le combat de la paix, un combat encore plus dur que celui de la guerre. Elle appelle surtout les jeunes. Le message du Nouvel An du Pape en 1985 portait le slogan :"Les jeunes et la paix marchent ensemble" Ce n'était ni pour les flatter, ni en vue d'un marathon. Simplement, parce que le désir de la paix colle à leur peau plus encore qu'à leurs semelles, parce que les jeunes et la paix marchent ensemble au point de crever ensemble ; les cimetières militaires sont des champs de blé fauchés en herbe.

L'Eglise interpelle les hommes de science. J'entends encore l'objurgation de Jean-Paul II que j'accompagnais à l'UNESCO (2 juin 1980) : "Moi, fils de l'humanité et évêque de Rome, je m'adresse directement à vous, les plus hautes autorités dans tous les domaines de la science moderne... Déployons nos efforts pour préserver la famille humaine de l'horrible perspective de la guerre nucléaire". Et c'est alors qu'il lança le cri pathétique :" Il faut mobiliser les consciences", un cri qui a été considéré comme un appel à une sorte d'objection de conscience pour que les savants du monde bloquent l'engrenage de la mort.

L'Eglise confie le devoir de la paix aux nations elles-mêmes et pas seulement aux individus. Voilà pourquoi elle déploie une intense et omniprésente activité, trop peu connue, au sein des organisations et des conférences internationales où elle se fait le porte-parole de la conscience morale de l'humanité à l'état pur, si l'on peut dire, transcendant tous les intérêts particuliers. Voilà pourquoi, tout en étant consciente des réformes nécessaires, elle ne cesse d'encourager l'ONU et ses institutions "spécialisées".

L'Eglise ne se lasse pas d'explorer toutes les dimensions de la paix qui s'est donné de nouveaux noms pour mieux résister : développement, puis justice sociale, solidarité internationale, défense des droits de l'homme. Tout se tient : le moindre accroc à la tunique de l'humanité vient défaire la paix. Il n'y a de paix véritable que celle qui vérifie et respecte à la fois toutes les dimensions de l'homme.

Sur le chemin d'une paix escamotable, l'Eglise ose faire appel à l'opinion publique, une opinion bien avertie et informée, exigeante pour elle-même, non anesthésiée, non manipulée, car il n'y a rien de plus vulnérable, rien de plus exposé aux instrumentalisations partisanes que les aspirations populaires à la paix. Sans une opinion publique, les murs totalitaires ne commenceraient pas à trembler puis à s'écrouler. "Les chefs d'Etat, osait déclarer le Concile Vatican II (Gaudium et Spes 82, par. 3), sont très dépendants des opinions et des sentiments de la multitude".

Nous touchons ici sans doute au noeud du problème de la paix : celui de l'éducation. Domaine particulier mais non exclusif de l'Eglise. Le premier acte de l'éducation à la paix est d'informer : face à une documentation qui se banalise ou se babélise, prendre la peine de s'informer sérieusement sur des questions par nature complexes.

La paix n'est pas si simple que le coeur ne l'imagine, mais elle est plus simple que la raison ne l'établit. Devant l'enchevêtrement des problèmes, nous sommes tentés de nous dire : la paix dépend de mains plus expertes que les nôtres. Certes, la paix a besoin de politiciens et d'économistes, mais elle est aussi entre les mains de nous tous, elle passe par mille petits gestes de la vie quotidienne. Chaque jour, par notre manière de vivre avec les autres, nous choisissons pour ou contre la paix. Combien voit-on aujourd'hui d'hommes et de femmes prompts à défiler ou à signer un manifeste, mais dont la vie ne reflète qu'égoïsme ou refus de dialogue ? Combien voit-on aujourd'hui de fidèles qui demandent à leur Eglise de prendre des engagements qu'eux-mêmes n'osent pas risquer dans leur propre vie ?

Il n'est pas demandé aux chrétiens de faire à part une paix chrétienne, mais de dynamiser la paix des hommes. Et là, irremplaçable est la tâche de l'Eglise au service de toute paix. La paix du Christ nous révèle les racines les plus profondes de la paix, en nous rappelant la nécessité de lutter contre le mal. Alors le chrétien ne se trompe pas de combat sur les champs de la paix, il ne se nourrit d'aucune illusion ni ne s'épuise d'aucun échec : il sait d'où vient la vraie paix et jusqu'où elle doit aller. La paix du Christ nous communique les certitudes les plus solides, en nous rappelant que toute paix est un don de Dieu accueilli dans la prière et le jeûne. C'est dans le silence des cloîtres que l'on trouve les meilleurs artisans de la paix hors les murs.

Nous savons que "Shalom" est le mot le plus savoureux, le plus juteux de la Bible, le seul qui puisse combler l'homme en le mettant en harmonie avec Dieu, avec les autres hommes, avec la nature, avec lui-même. Nous savons que Dieu est venu habiter parmi nous pour donner un nouveau départ à la "paix sur terre". Nous savons que la paix laissée par le Christ en héritage n'est pas à la manière du monde (cf Jn 14,27) ; bien plus qu'elle apporte "le glaive" comme dit l'Evangile (cf. Mt 10,34), une paix qui nous met en état de guerre avec toutes les fausses paix. La paix, quelle guerre, la plus grande de toutes ! Nous savons que la vraie paix ne s'obtient qu'avec les stigmates du Christ crucifié, à l'exemple du Poverello, le saint de la paix universelle. Enfin, nous savons aussi - et c'est là notre grande force - que non seulement le Christ nous donne la paix mais qu'il est lui-même notre paix : "Ipse est pax nostra", disait saint Paul (Ep 2,14). Je ne connais pas dans l'Evangile de mot plus novateur en faveur de la paix, car désormais en personnifiant la paix, l'Eglise en fait une vie plus encore qu'un message.

 

 

 

 

 

 

La nature évangélique

du Rosaire

 


Père René WOLFRAM

Foyer d'Ottrott

 


Préambules

Des chapelets, j'en ai de plusieurs religions : un chapelet bouddhiste, musulman, orthodoxe ..., un chapelet latin; j'ai même un chapelet montfortain, car le P. de Montfort lui-même en a inventé un, la petite couronne faite d'un Pater, 12 Ave et un gloria. Le chapelet n'a pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui, les usages étaient nombreux. Le pape Saint Pie V a retenu une mise en forme qui était devenue courante, sans pourtant interdire un vaste éventail de manières approchantes. Une certaine discipline est salutaire... non obligatoire.

Lorsque nous prions le chapelet, il ne faut pas dire : nous voilà réunis autour de Marie. Marie n'est pas au centre de la prière chrétienne. Au centre de la prière chrétienne, il y a un seul Seigneur, une seule foi, une seul baptême, un seul Dieu et Père. Au milieu, il y a Jésus cf Jn 20, Le soir, ce même jour...Il s'avança en leur milieu (Jn 20, 19). Au milieu des sept candélabres d'or, je vis comme un fils d'homme..." (Apoc 1,13) Telle est la place de Jésus; elle ne sera usurpée par personne. Nos amis des Focolari sont soucieux, en permanence, de mettre Jésus au milieu.

Le chapelet, c'est autre chose qu'une prière mariale. Il consiste en la contemplation des mystères du Christ, mais avec Marie. Sans Marie, notre foi en Christ est menacée d'être idéologique, ou froide, ou abstraite (car "une abstraction n'a pas de mère", nous rappelait Karl Rahner). Avec Marie, notre rapport à Jésus devient charnel, chaleureux, intellectuel et affectif à la fois, affectueux et solide, existentiel et historique, bref : un rapport tout marqué par l'Incarnation.

Le chapelet est né à une époque où se développait tout un mouvement contemplatif, dont il fait partie. Il nous faudra donc d'abord évoquer ce mouvement, puis y situer le chapelet. Telles seront les deux parties de cet exposé, tout simple au demeurant.

La contemplation des mystères du Christ est la voie royale de la conversion, de la croissance, de la maturité, du chrétien.

Tout a commencé avec Marie : Lc 2,19 : "Quant à Marie, toutes ces paroles, elle les conservait, les rapprochant en son coeur".
Voir aussi Lc 2, 51 : "Sa mère disposait toutes ces paroles, chacune à sa place, dans son coeur"..

Les choses ont continué avec saint Paul : "Souviens-toi de Jésus-Christ, ressuscité d'entre les morts, issu de la race de David, selon mon évangile... Elle est sûre, cette parole : Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons. Si nous tenons ferme, avec lui nous règnerons..."
2 Tim 2, 8...13.

Tout le premier millénaire a accompli ce dont Marie avait donné l'exemple, ce que Paul a enjoint aux disciples de Jésus. Telle était la contribution des pères de l'Eglise. Elle s'est faite sur deux registres : celui de la connaissance, indispensable à la foi : ce furent les innombrables catéchèses des pères; et le registre de la consécration de soi, dans une relation personnelle à Jésus. Celle-ci se développera beaucoup au cours du deuxième millénaire.

Il y faut mentionner, pour commencer, saint Bernard de Clairvaux, notamment en ses Sermons sur les mystères. (un mystère est, selon Bernard, une réalité de la vie de Jésus, attestée dans les évangiles certes - tel est son réalisme - mais susceptible, aujourd'hui encore, d'être participé - telle est sa charge mystique. Tout n'est pas dit quand je sais que Jésus a fait parler un muet. Car je suis moi-même ce muet, à qui Jésus ouvre aujourd'hui les oreilles du coeur et dont il fait chanter la bouche... Écoutons l'un des sermons de saint Bernard :
" Pour moi, frères, dès le commencement de ma conversion, je me suis efforcé de recueillir et d'attacher sur mon coeur ce bouquet composé de toutes les souffrances et de toutes les amertumes de mon Seigneur : je l'ai formé d'abord des privations de son enfance, ensuite des fatigues de sa prédication et de ses courses, de ses veilles consacrées à la prière, de ses tentations durant son jeûne, des larmes que lui arrachait sa charité compatissante, des pièges qu'on lui a tendus dans ses entretiens, enfin des périls qui lui venaient des faux frères, des outrages, des crachats, des clous, des soufflets, des moqueries, des insultes et de toutes les souffrances que la forêt de l'évangile, vous le savez, nous offre pour le salut des hommes". (Sermon 43 sur le Cantique, dans Jean LECLERCQ, Saint Bernard mystique, DDB, Paris 1948, p. 347)

Bernard, par ses sermons sur les mystères, a enseigné à tout l'Occident la contemplation de la sainte humanité de Jésus, et du mystère divin qui s'y dévoilait. Aussi a-t-il eu une descendance spirituelle nombreuse. Il faut y mentionner Saint François d'Assise.

La fête de Noël 1223 approchant, François se trouvait dans le val de Rieti, dans le Latium, en traitement chez un chirurgien. La population des environs lui inspira une immense compassion, car les gens étaient frustes, incultes, bons et méchants en même temps. Il eut l'idée de les ouvrir au mystère de Christ, en leur faisant mimer le mystère : quelqu'un aurait bien un boeuf; un autre, un âne; un autre une mangeoire; tous, un peu de paille, de foin, des torches, des lumignons... et la joie d'une invitation nocturne ! Thomas de Celano, le premier biographe et François et frère de celui-ci raconte (Vita I, 84-87) : Le jour de joie arriva, le temps de l'allégresse commença. On convoqua les frères de plusieurs couvents des environs. Hommes et femmes, les gens du pays, l'âme en fête, préparèrent chacun, selon ses possibilités, des torches et des cierges pour rendre lumineuse cette nuit qui vit se lever l'Astre étincelant éclairant tous les siècles. En arrivant, le saint vit que tout était prêt et se réjouit fort. On avait apporté une mangeoire et du foin, on avait amené un âne et un boeuf. Là vraiment la simplicité était à l'honneur, c'était le triomphe de la pauvreté, la meilleure leçon d'humilité ; Grecchio était devenu un autre Bethlehem. La nuit se fit aussi lumineuse que le jour et aussi délicieuse pour les animaux que pour les hommes... Les bois retentissaient de chants et les montagnes en répercutaient les joyeux échos... toute la nuit se passa dans la joie. Le saint passa la veillée debout devant la crèche, brisé de compassion, rempli d'une indicible joie. Enfin l'on célébra la messe sur la mangeoire comme autel, et le prêtre qui célébra ressentit une piété jamais éprouvée jusqu'alors.

Au nombre des grâces prodiguées par le Seigneur en ce lieu, on peut compter la vision admirable qu'un homme de grande vertu reçut alors la faveur. Il aperçut, couché dans la mangeoire,e un petit enfant immobile que l'approche du saint parut tirer de son sommeil. Il ne s'agit pas, selon le récit, d'un miracle ou d'une apparition, mais, le lieu ayant été composé et les circonstances évoquées, le réalisme de la nativité s'est brusquement imposé à cet homme. Et le récit continue : ...car l'Enfant Jésus était, de fait, endormi dans l'oubli au fond de bien des coeurs jusqu'au jour où, par son serviteur François, son souvenir fut ranimé et imprimé de façon indélébile dans les mémoires...

Vers 1350, Ludolphe le Chartreux rédigea sa Vita Jesu Christi, (Vie de Jésus-Christ, ouvrage principal de cet ermite, mort en odeur de sainteté). On ne saurait exagérer l'importance de cet ouvrage considérable qui propose, au long des 181 chapitres, la suite intégrale des mystères du Christ, depuis sa sortie du Père jusqu'à la récapitulation finale des siens dans la gloire. Ni avant, ni après Ludolphe, l'ensemble du contenu de l'Evangile ne fut offert avec cette ampleur et sous cette forme à la méditation du chrétien (Walter Bayer, Ludophe, Dictionnaire de Spiritualité t. 9. Voir aussi le N 94 de la revue Christus, "Se souvenir de Jésus Christ").

Dans sa préface, Ludolphe indique au lecteur le chemin à suivre : "Qu'il recourre plus souvent aux principaux mémorials du Christ : l'incarnation, la nativité, la circoncision, l'épiphanie, la présentation au Temple, la passion, la résurrection... Et qu'ainsi il lise la vie même du Christ pour qu'il puisse imiter autant qu'il pourra sa manière de vivre..." Il indique aussi la manière de progresser. Une simple lecture est insuffisante. Il faut s'approcher du Christ par le coeur, se réjouir avec Marie, accompagner les mages à Bethléem, les apôtres en Galilée, se tenir avec Jean au pied de la croix, chercher le Ressuscité avec Marie de Magdala. "Rends-toi présent ainsi à ce que le Seigneur Jésus a dit et fait, en partant de ce qui est raconté, comme si tu l'entendais de tes oreilles, le voyais de tes yeux. Et bien que beaucoup de ces faits soient racontés au passé, toi, tu les méditeras comme se produisant dans le présent".

A partir de là, toute l'Europe se mit à contempler les mystères, de la manière ainsi prescrite. Avec, comme effets, une prolifération de peintures et de sculptures qui ne constituent pas la figuration de la vie du Christ, mais qui attestent, à titre de partage d'évangile, la contemplation que fait l'artiste ; libre à chacun de le faire lui-même, avec ou sans toile ni fresque. Un autre effet beaucoup plus important, c'est précisément que d'innombrables chrétiens se sont mis à contempler les mystères, soit directement, comme Ludolphe le préconisait, ou, dans le chapelet, avec Marie, comme nous le verrons plus loin.

Un cas particulier de cette contemplation des mystères doit être mentionné : c'est le cas de Inigo, le futur Ignace de Loyola. Celui-ci rapporte, dans les Récits du Pèlerin, comment dans sa très longue convalescence, l'officier à la carrière brisée reçut, des mains de sa belle-soeur, la Vita Jesu Christi de Ludolphe le Chartreux, la lut d'un bout à l'autre, mystère par mystère ... et la termina converti!

Il comprit aussi que pour aider les âmes, il pouvait leur proposer le même chemin, car c'est ce chemin-là que le Seigneur nous a donné. Dans la contemplation, telle que l'entend saint Ignace, la libération de l'imaginaire (par le moyen de la pratique héritée de Ludolphe) est comme un préalable... à l'éveil du désir. Sans images, le désir ne peut prendre corps. Il reste inhibé dans les raisonnements et les considérations. Grâce aux images par contre, à ces images évoquées par l'évangile qui permettent au contemplatif de se situer, de réagir, d'ébaucher sa réponse, le désir spirituel peut devenir conscient et, du coup, se nourrir des paroles et des actes du Seigneur, de sa chair et de son sang...(Claude FLIPO, SJ, art. "Les mystères du Christ dans les Exercices de saint Ignace", ibid. page 214)

Thérèse Martin fournit un exemple particulièrement frappant de méditation sous cette forme. Elle fut à l'origine de sa vocation, tout simplement! "Un dimanche, en regardant une photographie [d'un tableau de maître représentant] Notre Seigneur en Croix, je fus frappée par le sang qui tombait d'une de ses mains Divines, j'éprouvai une grande peine en pensant que ce sang tombait à terre sans que personne ne s'empresse de le recueillir, et je résolus de me tenir en esprit au pied de la Croix pour recevoir la Divine rosée qui en découlait, comprenant qu'il me faudrait ensuite la répandre sur les âmes..." (Histoire d'une âme, page 115). La démarche est particulièrement bien retracée : regarder, je fus frappée, j'éprouvai, je résolus... : ce n'est pas le vocabulaire de la spéculation ou de la réflexion, mais celui de l'imaginaire, de l'émotion et de la volonté. Sans que l'intelligence en soit absente : pensant que ce sang tombait...; comprenant qu'il me faudrait ensuite...

Toute une existence, orientée pour toujours, au terme d'une contemplation d'un mystère du Christ ! Certes il ne faudra pas présenter ce fait comme un cas isolé ; Thérèse était très présente à Jésus. On comprend cependant que la contemplation des mystères soit la voie royale de la conversion, de la croissance, de la maturité du chrétien.

Mais il ne faudra pas l'opposer à la pratique du rosaire ; le rosaire, bien au contraire, est inséparable de la contemplation des mystères ; il la postule et il s'est développé en même temps qu'elle, dans une sorte d'interdépendance féconde.

Le Rosaire (ou chapelet).

Il est l'Office de l'âme simple, même illettrée, mais entièrement ouverte à l'Oeuvre de Dieu, en Jésus-Christ. Sa naissance : à l'époque de François et de Dominique.
Il n'est pas centré sur Marie, mais sur Jésus, le Christ. Il est christocentrique. Jamais de chapelet sans Jésus ! - Mais jamais non plus de Jésus sans Marie. Que deviendrait une christologie sans Marie ? Ne serait-elle pas par trop intellectuelle, bavarde, intolérante, extérieure, toute en discussions et théories ? Avec Marie, au contraire, notre attitude face à Jésus est cordiale, charnelle, existentielle, historique, concrète, située dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, située devant Dieu et devant les hommes.

Pour composer le rosaire, toutes les générations s'y sont mises !

D'abord la Bible et la Liturgie elles-mêmes : Ave Maria, gratia plena, Dominus tecum, benedicta tu in mulieribus... Ensuite saint Bernard de Clairvaux : Sancta Maria, Mater Dei, ora pro nobis peccatoribus, nunc et in hora mortis nostrae. Puis la contemplation des mystères cf. ci-dessus.

Il fallait aussi donner au peuple, aux personnes converties par saint Dominique et par saint François, un Office, adossé aux 150 Psaumes, avec hymne, collecte, antiennes, doxologie, horaire, régularité tri-quotidienne etc.
Telle est l'origine et l'originalité du chapelet :
L'Hymne : le symbole des apôtres, le Je Crois en Dieu.
les Psaumes : les 5 dizaines à chaque chapelet (à une époque où il y avait 5 pss dans une "hore").
la prière : le Pater
la doxologie : le Gloria
les antiennes : les clausules, permettant de se rendre compte du réalisme du salut : qu'est-ce que je vois? Qu'est-ce que j'entends ? qu'est-ce que je ressens? ... garde en moi? ...décide? ...
Le rosaire s'est donc constitué grâce au savoir de S. Dominique et de ses frères, à l'amour de S. François et de ses frères, à la contemplation de Ludolphe et de ses frères chartreux. Le chapelet s'est constitué ainsi. Dès le 13ème siècle. Avec une multitude de manières de faire, tendant cependant à la ressemblance. Car on ne discute pas du rosaire, on le pratique. Guardini : "Cette forme de prière consiste à se tenir dans la sphère d'influence de ce qu'a vécu Marie; or ce qu'elle a vécu, c'est Jésus- avec- nous". Du coup, chacun se sent disposé à venir avec tout ce qu'il a sur le coeur, en particulier ses intentions. La vraie prière du rosaire n'est pas monotone car elle varie selon le mystère que nous contemplons. Cf. Adrienne von Speyr : Un passage est créé sans cesse de la prière vocale - à la contemplation ; de la prière que l'on décide - à celle que l'on reçoit gratuitement, dans les richesses de laquelle nous sommes introduits par pure grâce. Le rosaire est la prière où nous devenons proches du Christ, avec Marie, par la grâce de Dieu.

Pour une brève histoire du rosaire, il faudrait mentionner des manuscrits nombreux du 13ème siècle qui attestent des psautiers marials composés de 50 ou 150 invocations mariales brèves. C'était la prière obligatoire des béguines d'Europe du Nord. Dominique de Prusse, (+ 1427) et Adolf d'Essen (+ 1439), deux chartreux enseignent, à Trèves, la récitation de 50 Ave avec 50 clausules. Le chapelet existe ! Alain de la Roche OP (+ 1475) le reprendra : il enseigne, à Cologne, la pratique de 15 Pater, 150 Ave et 150 clausules. Il nomme cela du nom de Psautier de la Sainte Vierge. En fait, le Rosaire est né. Après un siècle d'usages divers et convergents, Saint Pie V, par un bref du 17.9.1569, reconnaît l'importance et l'intérêt de cette prière, et lui donne la forme d'aujourd'hui. Deux ans plus tard, la chrétienté est convaincue d'avoir obtenu la victoire sur les Turcs, à Lépante, à cette prière.

Et aujourd'hui ? Depuis plus d'un siècle, presque tous les papes recommandent la prière du rosaire et la pratiquent : le bienheureux Pie IX lui consacre une encyclique ; Léon XIII seize exhortations apostoliques ; Pie XII une encyclique. Jean XXIII deux encycliques. Paul VI une Exhortation apostolique de grand intérêt (22 mars 1974). Quant à Jean-Paul II, nul ne peut ignorer combien sa vie et son oeuvre tout entières sont enracinées dans cette prière.

Entre ces grands témoins, il faudrait en citer d'autres. A vrai dire, ils sont innombrables. Mais tous mettent au centre de notre vie de prière la sainte Incarnation de Jésus, tout comme Jésus est au centre de la vie de Marie. Alors, avec Marie, notre prière devient juste, bonne, chaleureuse, existentielle... et vraiment chrétienne, christienne.





 

 

 

 

 

 

 

Le Rosaire
construit
la paix
.

Jean-Paul II

 

La paix

40. Les difficultés que la perspective mondiale fait apparaître en ce début de nouveau millénaire nous conduisent à penser que seule une intervention d'en haut, capable d'orienter les coeurs de ceux qui vivent des situations conflictuelles et de ceux qui régissent le sort des Nations, peut faire espérer un avenir moins sombre.

Le Rosaire est une prière orientée par nature vers la paix, du fait même qu'elle est contemplation du Christ, Prince de la paix et "notre paix" (Ep 2,14). Celui qui assimile le mystère du Christ ­ et le Rosaire vise précisément à cela ­ apprend le secret de la paix et en fait un projet de vie. En outre, en vertu de son caractère méditatif, dans la tranquille succession des Ave Maria, le Rosaire exerce sur celui qui prie une action purificatrice qui le dispose à recevoir cette paix véritable, qui est un don spécial du Ressuscité (cf Jn 14,27; 20,21), et à en faire l'expérience au fond de son être, en vue de la répandre autour de lui.

Le Rosaire est aussi une prière de paix en raison des fruits de charité qu'il produit. S'il est bien récité comme une vraie prière méditative, le Rosaire, en favorisant la rencontre avec le Christ dans ses mystères, ne peut pas ne pas indiquer aussi le visage du Christ dans les frères, en particulier dans les plus souffrants. Comment pourrait-on fixer, dans les mystères joyeux, le mystère de l'Enfant né à Bethléem sans éprouver le désir d'accueillir, de défendre et de promouvoir la vie, en se chargeant de la souffrance des enfants de toutes les parties du monde ? Comment, dans les mystères lumineux, pourrait-on suivre les pas du Christ qui révèle le Père sans s'engager à témoigner de ses "béatitudes" dans la vie de chaque jour ? Et comment contempler le Christ chargé de la Croix et crucifié sans ressentir le besoin de se faire le "Cyrénéen" de tout frère brisé par la souffrance ou écrasé par le désespoir ? Enfin, comment pourrait-on fixer les yeux sur la gloire du Christ ressuscité et sur Marie couronnée Reine sans éprouver le désir de rendre ce monde plus beau, plus juste et plus proche du dessein de Dieu ?

En réalité, tandis qu'il nous conduit à fixer les yeux sur le Christ, le Rosaire nous rend aussi bâtisseurs de la paix dans le monde. Par sa caractéristique de supplication communautaire et insistante, pour répondre à l'invitation du Christ "à toujours prier sans se décourager" (Lc 18,1), il nous permet d'espérer que, même aujourd'hui, une "bataille" aussi difficile que celle de la paix pourra être gagnée. Loin d'être une fuite des problèmes du monde, le Rosaire nous pousse à les regarder avec un oeil responsable et généreux, et il nous obtient la force de les affronter avec la certitude de l'aide de Dieu et avec la ferme intention de témoigner en toutes circonstances de "l'amour, lui qui fait l'unité dans la perfection". (Col 3,14).

Lettre Apostolique "Rosarium Virginis Mariae"

Jean-Paul II - 16 octobre 2002

 



 

 

 

 


 

 

 

Adieu au père Lochet

1914-2002

 

A Roquefort les Pins, le 7 septembre 2002 :

Homélie du père van der Borght

Selon une volonté explicite du père Lochet, les lectures de cette messe sont celles que propose l'Église pour ce samedi de la 22ème semaine du temps ordinaire.
Et c'est déjà un premier signe qu'il nous donne :
sa culture théologique était immense,
sa connaissance amoureuse de l'Écriture précise et vivante,
son sacerdoce remplissait toute sa vie et rayonnait sur ses frères,
sa prière était constante et résolue son offrande, en communion avec le Christ crucifié-ressuscité,
en communion aussi avec tous les membres souffrants du Corps Mystique.

Ce prédicateur infatigable finit sa vie dans le silence de sa chambre au coeur de ce Foyer de Roquefort-les-Pins qu'il aimait et qui l'avait adopté lorsque la persécution et la maladie l'eurent chassé de son cher Burundi.

Il avait dans son coeur nombre de confidences inachevées : il aurait pu faire de sa messe de sépulture comme le chant du cygne du prêtre, du prédicateur, du père de Foyer de Charité, du frère, de l'oncle, de l'ami.
Il a préféré se cacher derrière le visage de l'Église : telle était son humilité.
Il nous montre que la parole qui plait le plus à l'Époux est celle de l'épouse.
Et, avec lui, présent dans l'invisible, nous ferons de cette eucharistie, comme de toute eucharistie, un évènement d'Église.

Même si j'ai eu la grâce de travailler de longues années avec lui pour le service de l'Oeuvre des Foyers, je ne saurais percer son mystère.
Il trouverait indécent d'ailleurs qu'on parlât trop de lui. Je ne pourrai cependant pas m'en empêcher. J'essaierai de redécouvrir avec vous le prêtre, le fils de l'Église, le père de Foyer de Charité, l'ami des pauvres et des petits.
Et comme ma parole est quelque peu embarrassée, que pauvre est ma vertu, j'ai pensé que c'est lui-même qui pourrait, mieux que quiconque, faire cette homélie, et très souvent je lui laisserai la parole en citant certains de ses textes.

Le père Lochet était prêtre
Il a été ordonné prêtre le 20 février 1938 : il avait 23 ans.
Son sacerdoce a totalement rempli sa vie.
Il a reçu sa vocation comme un don et comme une mission.

Comme un don : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son fils pour que tout homme qui croit en lui aie la vie » Jn 3, 16
Louis Lochet a accepté d'être l'instrument du don du Père.
Il avait une conscience très vive, quoique discrète, de la grandeur de son sacerdoce.
Par lui, le Christ était encore Parole vivante.
Par lui, le Christ pouvait encore offrir à son Père son Corps livré, son Sang versé, et se donner en communion à ses frères.
Par lui, la miséricorde du Père pouvait toucher le cur des pécheurs et réconforter les pauvres.
Par lui enfin, le monde faisait monter vers le Père la louange et l'intercession du Fils.
En ce jour il nous interroge : Quel est le regard que toi, tu poses sur le prêtre, qui est-il pour toi ?

Son sacerdoce était une mission : « C'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruits et alors vous serez mes disciples. » Jn 15, 8
En 1988, j'ai suivi une retraite animée par le père Lochet, animée pour les membres des Foyers de Charité. Dès le premier jour de la retraite, il demanda aux retraitants de signer un chèque en blanc et de le remettre au Seigneur : le Seigneur écrirait jour après jour Sa Volonté sainte sur cette feuille blanche.
Et le dernier jour de la retraite, le 6 mars 1988, il nous disait (je cite de mémoire) : La dernière ligne de ce chèque en blanc, au soir de notre vie, c'est le Père lui-même qui l'écrira. Il mettra ces mots : « Entre dans la joie de ton Maître ». Comme cette phrase prend une résonance grave et joyeuse en cet instant où le père Lochet vient de passer de la vie à la Vie !
Et nous aussi, pèlerins d'éternité, nous sommes invités jour après jour à laisser Dieu écrire le mystère de notre vie, à n'avoir pas d'idée préconçue sur ce que doit être la volonté du Père mais à constamment se livrer comme de « petites hosties vivantes, des apparences qui renferment Jésus, » car « c'est là le seul sacrifice que Dieu désire ». Ro 121

Louis Lochet était fils de l'Église
C'est peut-être la note la plus précise de sa personnalité.
Baptisé le 16 juillet 1914, il a aimé l'Église d'un amour lucide et filial. Il écrivait : Si la manière dont nous vivons aujourd'hui le mystère de l'Église n'est plus une révélation de l'Amour de Dieu pour tous, c'est qu'il y a quelque chose de faussé quelque part !
C'est en ce sens que toute sa vie fut missionnaire. Laissons le, une fois encore, éclairer le mystère de l'Église tel qu'il le vivait :
C'est dans le dynamisme de la mission que tout s'éclaire. L'Église ne peut plus annoncer l'évangile qu'ayant pris cet engagement prophétique qui éclaire et transforme le monde. Tel est le visage du Christ auquel il lui faut être fidèle, pour qu'il soit reconnu aujourd'hui. C'est seulement si elle sort ainsi d'elle-même, de ses propres problèmes, qu'elle trouvera la seule issue à ses propres questions. Le dynamisme qui la construit ne peut être que tourné vers les autres. C'est pour elle aussi qu'il est écrit : « Qui perd sa vie la sauve ».

Le père Lochet, comme nous tous et plus que beaucoup, souffrit des blessures de l'Église dans les dures années 70. Mais sa pudeur l'empêchait de laisser voir sa souffrance et sa foi de se laisser dominer par ses angoisses. Il pouvait cependant prendre à son compte la parole de Paul à ses chers fidèles de Corinthe, celle que nous avions ce matin à la Messe : « Nous passons pour des fous à cause du Christ et vous pour des gens sensés dans le Christ ; nous sommes faibles et vous êtes forts ; vous êtes à l'honneur et nous, dans le mépris. Les gens nous insultent, nous les bénissons, ils nous persécutent, nous supportons, ils nous calomnient, nous avons des paroles d'apaisement. » 1 Co 4,10-13.

Constamment, en face des problèmes de l'Église ou des oeuvres d'Église, il savait, d'un mot, ranimer l'espérance, refonder la confiance.
Il avait écrit : A travers les grandes manifestations de l'Esprit dans l'Église de notre temps, comme dans un vitrail qui, dans les ténèbres, s'éclaire de la lumière du soleil levant, nous reconnaissons enfin le visage de Celui que nous cherchons.
C'est Lui, en elle, aujourd'hui qui prépare et annonce l'Église de demain, une Église toujours la même, son épouse, et cependant différente parce que tout entière fidèle à son amour et aux exigences de son Evangile.
Et il me semble qu'en cet instant, prêtre, il vient rejoindre chacun d'entre nous pour nous demander : Quelle est ton option personnelle par rapport à l'Église : frère parmi des frères, membre du Corps ? critique ? juge ? obéissant ? soumis ? Comment vis-tu le mystère de l'Église dans le concret de ta vie ?

Il fut aussi, et pour notre grâce, un père de Foyer de Charité
L'âge venant, il réitéra à l'archevêque de Reims, sa demande de partir comme prêtre "fidei donum" pour se faire pauvre au milieu des pauvres.

Son souvenir reste très vivant encore maintenant au Burundi, près des prêtres qui ont suivi ses retraites.
Le Seigneur le préparait sans qu'il le sût à vivre un tournant définitif dans sa vie sacerdotale.
La rencontre de Marthe Robin lui fait entrevoir le mystère de la passion du Christ qui se prolonge dans un membre de son Corps Mystique : « Pour moi, j'achève en mon corps ce qui manque à la passion du Christ pour son corps qui est l'Église » comme dit Paul aux Colossiens. (Col 124)
Et l'heure de l'espérance et de la souffrance devait bientôt sonner pour lui. Devenu père du Foyer de Charité de Mugera, en 1974, il laisse le Seigneur infléchir son sacerdoce dans un sens plus communautaire en exerçant une paternité exigeante sur les membres de son Foyer. Il peut prendre à son compte ces paroles de St Paul que nous recevons dans la messe de ce jour : « Vous auriez beau avoir dix mille surveillants pour vous mener dans le Christ, vous n'avez pas plusieurs pères, c'est moi qui, par l'annonce de l'évangile, vous ai fait naître à la vie du Christ Jésus. » 1 Co 4, 15

Maintenant, c'est avec et par le Foyer de Charité de Mugera, qu'il travaillera à l'évangélisation, gardant toujours le souci de demeurer ouvert aux pauvres et aux petits. Il écrivait : Admirons ce dessein de Dieu en action à travers toute l'histoire et dans la vie de chaque jour : il se révèle dans le rayonnement de sa bonté qui comble les plus petits : miséricorde infinie. Chantons avec la Vierge, avec l'Église tout entière : « Mon âme exalte le Seigneur toutes les générations me diront bienheureuse. Il a renversé les puissants de leur trône et élevé les humbles. Il a rassasié de biens les affamés, renvoyé les riches les mains vides ». Communions à la joie du Christ lui-même : « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre, d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout petits ».

Homme de liberté authentique, le père Lochet manifestait par la parole et par sa vie la puissance de libération qu'apporte le Seigneur Jésus.
Nous en avons encore un exemple dans l'évangile de ce jour à travers la liberté même de Jésus qui nous montre comment David sût un jour braver la loi pour mieux appliquer le dessein de Dieu sur lui et qui conclut par ces mots : « le Fils de l'homme est maître du sabbat » Lc 6, 5.
Et le Seigneur nous invite en cet instant, les uns et les autres, à dépasser les textes, à dépasser la loi, à nous ouvrir à l'amour. En n'oubliant jamais que pour dépasser la loi, il faut l'avoir d'abord appliquée. En ce temps où tout est permis, le Seigneur nous invite à l'extrême exigence de l'amour : qu'elle soit notre loi unique, et qu'elle nous saisisse et nous emporte, qu'elle nous amène, pour le jour de la rencontre, à être riche de tout ce que nous aurons donné. Écoutez Jean de la Croix : « Là où il n'y a pas d'amour, vous sèmerez de l'amour, alors vous récolterez de l'amour car au soir de cette vie, nous serons jugés sur l'amour ».

Enfin, le père Lochet fut l'ami des pauvres et des petits, est-il besoin de le dire et de le redire, tant les textes précédents le supposent.
Il faudrait relire toute son oeuvre : on verrait à chaque page monter en filigrane la présence des pauvres, des petits, des exclus.
Par exemple cette méditation écrite, semble-t-il, pour des prêtres :
C'est une loi de l'action de Dieu dans l'histoire du monde. St Paul nous la révèle : « Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre la force ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l'on méprise, voilà ce que Dieu a choisi : ce qui n'est pas pour confondre ce qui est ».
Telle est sa manière, nous ne le ferons pas changer, c'est à nous d'entrer dans ses voies. Dès l'origine, il fait preuve d'une prédilection scandaleuse pour les petits.

Mais son amour des pauvres et des petits est sans compromission avec le mal et sans sectarisme. Seule compte pour lui l'annonce de Jésus-Christ : « Malheur à moi si je n'évangile pas ! ». Il dit :
Jésus est petit parmi les petits et plus grand que les plus grands : d'un autre ordre que toutes les grandeurs humaines : Dieu même. La révélation que Dieu cherche n'est pas celle de sa puissance mais celle de son amour. Il se révèle en se donnant. Dans la lumière de Dieu, il éclaire la vérité de l'homme qui est d'être tout petit pour être aimé, de tout recevoir pour être comblé : afin que nulle chair ne se glorifie devant lui.

Je pense soudain, en cet instant où je contemple la dépouille mortelle du père Lochet, à ces vieillards de l'Apocalypse qui jettent leurs couronnes et se prosternent devant l'Agneau. Le Seigneur nous invite, les uns et les autres, évêque, prêtres ou laïcs, jeunes ou moins jeunes, à jeter les couronnes de notre orgueil que nous perchons sur notre tête, à nous prosterner devant l'Agneau ; en Son nom, accueillir ceux là que Jésus approchera de nous.

Le père Lochet luttait de toutes ses forces contre les rivalités qui pouvaient se dessiner entre communautés ecclésiales. Il aimait à répéter : « Il faut être bon ; il ne faut pas être meilleur. »
Miné par la maladie, il a accepté de livrer ses dernières forces pour aider à la communion des communautés qui l'avaient accueilli. Il a mis avec courage sa plume, qu'il avait facile, au service des Foyers de Charité. Il acceptait d'ailleurs de faire, comme il disait, « relire sa copie » à Marthe Robin, la petite paysanne crucifiée qui le soutenait, qui nous soutenait, de sa prière et de son offrande.

Il avait une dévotion tendre et pudique pour la très sainte Vierge Marie. C'est à elle que nous le confions maintenant : qu'Elle soit pour lui la porte du Ciel et qu'elle l'emporte dans les profondeurs de l'union divine vers le coeur blessé de son Fils.
Que par elle, par sa présence toute maternelle son âme « pleinement épanouie aux illuminations de l'union divine puisse maintenant et tout de suite voir toute chose dans l'éternel amour et dans l'unité ». Amen