Numéro 224-225

 

Octobre 2004

 

SOMMAIRE

 

Actualité : Dans notre vie, quel silence ?

En toute vie, le silence dit Dieu
Père Jean-Claude COUSSEAU

Parole du Père Finet

Témoignages

Le silence de Marie
Père Jean-Dominique DUBOIS, ofm

Le silence de Marie
Cardinal de Bérulle

Dans le murmure d'une brise légère
Père Pierre Jansen

Grâces et faveurs obtenues par l'intercession de Marthe Robin

 

De toutes nations

Au Foyer de Ronciglione, en Italie

Au Foyer de Kotobi, en Côte d'Ivoire

Le projet Rwanda 2004

Programme des retraites Novembre 2004 - Janvier 2005

 

 



 

En toute vie,

le silence dit Dieu

 

Père Jean-Claude COUSSEAU
Foyer de Naves, en Savoi
e

 

Le silence de la nature

En toute vie, le silence dit Dieu,
Tout ce qui est tressaille d'être à lui !
Soyez la voix du silence en travail,
Couvez la vie, c'est elle qui loue Dieu !

Voilà comment le poète Patrice de la Tour du Pin exprime ce mystère du silence de la nature - ou plutôt de la vie. Qui mieux qu'un poète peut lire ce livre de la création, la première révélation ?
Le silence est en travail : l'oeuvre de Dieu se fait en silence, généralement elle n'est pas spectaculaire, elle est cachée. C'est ce que Jésus veut nous faire comprendre dans plusieurs paraboles : le grain qui pousse tout seul, ou le grain de sénevé
(Mc. 4, 26-32).
Le silence en travail, cela nous fait penser aussi à un accouchement :
« Nous le savons bien, la création tout entière crie sa souffrance, elle passe par les douleurs d'un enfantement qui dure encore ».
(Rm. 8,22).
« Couvez la vie, c'est elle qui loue Dieu » : le psalmiste, qui était aussi un poète, le chantait déjà :
Les cieux proclament la gloire de Dieu,
Le firmament raconte l'ouvrage de ses mains
Le jour au jour en livre le récit
Et la nuit à la nuit en donne connaissance.
Pas de paroles dans ce récit,
Pas de voix qui s'entende...
(Ps 18).

Il n'est pas besoin d'être poète ou psalmiste pour apprécier ce silence de la nature : tous nos retraitants s'accordent pour exprimer cet émerveillement qui est souvent la première étape d'un cheminement vers Dieu.
Dans un monde de plus en plus marqué par l'action, par les réalisations de l'homme, tout ce qui nous entoure nous parle de l'homme. Il faut donc aller à la montagne ou au désert pour retrouver l'uvre de Dieu « à l'état brut » : c'est ce cheminement qu'ont suivi un Charles de Foucauld ou un Ernest Psichari :
« Ces grands espaces de silence qui traversent ma vie, je leur dois bien tout ce que je peux avoir de bon en moi. Malheur à ceux qui n'ont pas connu le silence ! Le silence qui fait du mal et qui fait du bien, qui fait du bien avec le même mal !... Bien souvent, il est venu vers moi, comme un maître bien-aimé, et il semblait un peu de ciel qui descendait vers l'homme pour le rendre meilleur Alors je m'arrêtais, plein d'amour et de respect. Car le silence est aussi le maître de l'amour »
(Ernest Psichari : « Les voix qui crient dans le désert »).
Oui, le silence est un maître, un maître qui s'enseigne lui-même, et ce n'est pas le moindre enseignement de nos retraites.

Mais qu'entendons-nous par silence ? Car en réalité la nature, la montagne sont pleines de bruits : le torrent qui dévale, les sauterelles qui crissent, le cri rauque du choucas, la marmotte qui prévient ses congénères de l'approche de l'homme, le troupeau de moutons, la symphonie des clochettes des « tarines », sans parler du bruit des activités humaines. Les bruits de la nature peuvent-ils être assimilés au silence, et pas ceux de la ville ? Madeleine Delbrêl contestait cette idée :
« Pourquoi le vent dans les pins, la tempête sur le sable, la bourrasque sur la mer seraient-ils silence, et non pas le pilonnage des machines à l'atelier, le grondement des trains en gare, le brouhaha des moteurs au carrefour ? »
(dans « Nous autres, gens des rues »).
Mais pour que ce paradoxe ne nous rebute pas, elle précise sa pensée :
« Le silence, c'est quelquefois se taire, mais c'est toujours écouter. Une absence de bruit qui serait vide de notre attention à la Parole de Dieu ne serait plus du silence. Une journée pleine de bruits et pleine de voix peut être une journée de silence si le bruit devient écho pour nous de la présence de Dieu. »
Pour Madeleine Delbrêl, l'important, c'est l'écoute, et pour elle, cette écoute n'est pas conditionnée par l'environnement. Mais pour la plupart, et spécialement pour ceux qui sont au début d'un cheminement spirituel, et qui vivent les bruits de la ville, sinon comme une agression permanente, du moins comme un tissu d'interférences et de parasites, un cadre naturel et paisible est très important et facilite grandement cette écoute de la Parole de Dieu.

Le silence entre les hommes

Dans notre monde plein de bruit, le silence fait peur à beaucoup, habitués qu'ils sont à ce « fond sonore », et croyant volontiers qu'il est réservé aux moines et aux chartreux, à supposer qu'ils les connaissent.
Pour certains, le silence est une arme - pour ceux qui n'ont pas d'autres armes : la jeune fille du « Silence de la mer » face à l'officier allemand. C'est un refuge : quand les paroles manquent, quand elles sont défaillantes et trompeuses, on se réfugie dans le silence.
Mais le refuge peut devenir une prison : cette jeune fille qui s'est enfermée dans son silence, dans son refus, en devient prisonnière au moment où l'amour s'éveille en son coeur :
« Et moi, je sentais l'âme de ma nièce s'agiter dans cette prison qu'elle avait elle-même construite », dit son oncle. Combien s'enferment dans le silence de la bouderie, et il devient une prison dont ils ont perdu la clé.
Le silence n'est pas univoque : il peut prendre plusieurs sens ; il peut être équivoque : on peut l'interpréter de différentes façons : à celui qui est blessé, le silence apparaîtra quelquefois comme une insulte ; à celui ou celle qui vit dans la solitude à longueur d'année, à celui qui a un besoin urgent de communiquer, il paraîtra insupportable. Oui, il y a une indifférence (« polie », comme on dit) qui s'apparente à une insulte.
Il y a des silences de plomb, lourds d'arrière-pensées :
« Il est un homme qui semble se taire, mais son coeur condamne les autres : un tel homme bavarde sans cesse. Un autre parle du matin au soir et pourtant il garde le silence : c'est qu'il ne dit rien sans utilité. »
(un père du désert).
Il y a des silences de mort, mais généralement ils ont été précédés de paroles de mort, de paroles qui tuent.
Il y a des silences vides, que les bavards (que nous sommes) veulent « meubler » à tout prix, parce qu'ils révèlent le vide intérieur, la vacuité de l'âme, une sorte de gouffre où l'on craint de s'engloutir. Alors Marthe nous dit :
« Il ne faut jamais rester au seuil de son âme, il faut rentrer à l'intérieur, y descendre, y réfléchir, y méditer, y travailler et s'y laisser travailler face à face avec Dieu. »

Mais le silence peut aussi être très éloquent, car le silence crie quelquefois comme ces images muettes d'une chaîne d'information TV, sous-titrées : « no comment » (sans commentaire). Oui, dans le silence, les images parlent, les regards, les yeux parlent : l'officier allemand du « Silence de la mer » reçoit de plein fouet le regard de la jeune fille et s'exclame :
« Oh welch'ein licht » (Oh, quelle lumière !) ; jusque-là, elle a toujours refusé de regarder « l'ennemi », mais l'amour est né et a grandi dans son coeur - à son coeur défendant - et au moment où elle va le perdre, il s'exprime dans ce regard.
Les yeux sont les fenêtres de l'âme, ils disent parfois ce qu'on voudrait cacher.

Au commencement d'une rencontre, il y a souvent le silence, des regards qui se rencontrent :
« Quand j'étais invité quelque part, je ne rentrais pas dans une maison : je rentrais dans les yeux des gens. Je ne voyais pas le reste. »
(Christian Bobin, « Le Christ aux coquelicots »).

Certains sont gênés par le silence de la retraite ; ils souhaiteraient mieux connaître ceux avec qui ils la vivent, partager avec eux. Mais vient-on en retraite pour rencontrer des frères, ou pour rencontrer le Seigneur ? ou encore, se rencontrer soi-même - se trouver soi-même dans le Seigneur. Car je voudrais connaître les autres, et je ne me connais pas moi-même : de la vraie connaissance, celle que le Seigneur a de moi.
Si je ne me connais pas moi-même (ou mal), si j'ai une image faussée de moi-même (comme c'est presque toujours le cas), que pourrai-je échanger avec mon frère ? Des lieux communs (même spirituels !), des banalités, ces jeux d'apparences dont la vie du monde est faite la plupart du temps
Marthe, la recluse, sait cela, elle dit : « On ne se connaît bien que dans la prière ».
Car la prière, la fréquentation du Seigneur, purifient le regard : dans la prière il y a comme une « transfusion de regard » : le regard du Seigneur passe dans le mien, je vois mes frères avec son regard, et comme lui, j'ai plus envie de regarder, de contempler, que de parler :
« Il fixa sur lui son regard et l'aima. »
(Mc. 10,21).

De la contemplation à l'adoration

La beauté du monde invite à la contemplation silencieuse. On peut y trouver Dieu ou ne pas l'y trouver ; on peut contempler avec Jacques Prévert « toutes les merveilles du monde qui sont là, simplement, sur la terre, offertes à tout le monde, éparpillées, émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles, et qui n'osent se l'avouer », et ne pas voir, refuser de voir Celui qui les crée. C'est l'homme qui peut reconnaître et célébrer la beauté, c'est sa fonction de « prêtre de l'univers » (J. Lafrance), mais s'il refuse cette fonction en refusant Dieu ?
Cela nous fait comprendre que si Dieu se révèle en sa création, Il s'y cache aussi : Il est au-delà, ou en-deçà, ou à côté. Il est le Transcendant, et c'est pourquoi Il nous invite à un autre silence, très intériorisé : « Pour toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte et prie ton Père qui est là, dans le secret »
(Mt.6, 6). C'est l'attitude du psalmiste : « Je tiens mon âme en paix et silence, comme un enfant contre sa mère »

De jeunes parents peu croyants ont rencontré ce Dieu caché, ils ont découvert en leur enfant « le don le plus merveilleux qui leur a été fait » et ils ont appris à prier : « Tu es un Dieu discret : les dons que tu fais ne ressemblent pas à ceux que font les hommes. Eux cherchent à se faire connaître ou reconnaître à travers leurs dons, mais toi, tu sembles toujours comme en retrait. Nous ne savons pas qui tu es, mais devant cet enfant, nous croyons que tu es, que tu es amour, tendresse, vie, liberté jaillissante, et que ta puissance se révèle paradoxalement dans la faiblesse. »

Oui, le Tout-Puissant se révèle dans la faiblesse : Marie en est le premier témoin dans la Nativité, et comme le dit Bérulle dans une magnifique méditation, elle va « de silence en silence, de silence d'adoration en silence de transformation »
Oui, c'est le silence de Jésus qui entraîne celui de Marie : silence de la crèche, puis silence de la « vie cachée », auprès du silencieux Joseph qui est peut-être « l'icône » du silence du Père :
« Le Père céleste a dit une seule Parole : c'est son Fils. Il l'a dite éternellement et dans un éternel silence. C'est dans le silence de l'âme qu'elle se fait entendre. »
(St Jean de la Croix)
Silence de la prière à l'écart ; silence face à la femme adultère, silence de la honte : honte non pas de cette femme, mais de ces hommes qui ont trouvé un « bouc émissaire », et qui en ont fait un objet, un instrument de leurs basses oeuvres, car nous savons bien que c'était Lui qui était visé : elle a échappé aux pierres, Lui n'échappera pas à la croix.
Silence de la Passion, car l'Amour souffrant est silencieux : Jésus se tait face aux accusateurs, face à l'Accusateur, Il ne parle que pour pardonner ; silence de l'eucharistie qui rejoint celui de la crèche

Les mystiques, ou simplement ceux que Dieu a « saisis », parfois un peu brutalement (Decoin, Clavel, Frossard, etc) le savent après Job: la vraie rencontre de Dieu plonge dans le silence, unifie l'homme qui trouve sa vérité, son assise et son « orient » :
« Unifie mon cur, pour qu'il craigne ton Nom »
(Ps. 85)
Car cette rencontre se fait au coeur de notre coeur :
« Le silence de Dieu ne signifie pas qu'il s'est éloigné de nous... Il signifie au contraire qu'il s'est fait si proche de nous que nous ne pouvons l'entendre qu'en écoutant notre propre coeur. Il nous faut prêter l'oreille au mystère qui nous habite. Le silence de Dieu en nous est le silence de la source. »
(Eloi Leclerc : « Le désert et la rose »)



 

 

 

 

 

Parole du Père Finet

 

 

« Ce qui ferme l'âme c'est le bruit, l'âme bruyante sera toujours sourde à la voix légère et trop pure de l'amour vivant ; l'âme habitée de bruit est une âme fermée à l'amour. Aimer, c'est écouter un être, être attentif à une personne, c'est faire attention à un coeur pour l'entendre en ses moindres appels et le contenter en ses moindres désirs. Aimer Dieu, aimer l'Amour, ce ne peut être que cela. »

« Le silence doit se conquérir par une rude lutte contre soi-même et contre autrui, et une fois conquis, il faudra le protéger, car le silence est fragile, comme tout ce qui est vivant, tout ce qui est précieux . »

Extraits d'une conférence





 

 

 

 

 

 

Le silence de Marie

 

Cardinal Pierre de Bérulle (1575-1629)

C'est le partage de la Vierge d'être en silence. C'est son état, c'est sa vie.
Sa vie est une vie de silence pour adorer la Parole éternelle.
En voyant devant elle, devant ses yeux,
en son sein, en ses bras cette même divine Parole,
la Parole substantielle du Père,
être muette et réduite au silence par l'état de son enfance,
Marie rentre en un nouveau silence ;
et elle est transformée par le silence de ce Verbe fait chair,
qui est son Fils,
son Dieu et son unique Amour.
Et sa vie se passe ainsi d'un silence d'adoration
en silence de transformation.

Marie est en silence, ravie par le silence de son Fils.
C'est un des effets divins du silence de Jésus
que de mettre sa très Sainte Mère
en un silence humble, profond et adorant.

Aussi est-ce merveille de voir qu'en présence de Jésus
tout le monde parle et Marie, Elle, ne parle point.
Les anges parlent à Dieu, ils parlent entre eux,
ils parlent aux pasteurs
et Marie est en silence.
Les rois arrivent, parlent et font parler toute la ville
et tout l'Etat de Judée et son sacré synode,
et Marie est en retraite et silence.
Tout l'état est ému, et chacun s'étonne et parle de ce nouveau Roi
recherché par les rois,
et Marie est en son repos et en son sacré silence.
Siméon parle au temple, et Anne la prophétesse,
et tous ceux qui attendent le salut d'Israël,
et Marie offre, donne, reçoit et rapporte son Fils en silence.

Ainsi durant toute l'enfance de Jésus,
nous n'avons que ces paroles se rapportant à la conduite de la Vierge :
« Marie, cependant, gardait toutes ces choses,
les méditant dans son cur ». (Lc 2,19).
Voilà l'état et l'office de la Vierge.


 

 

 

Témoignage

 

Une semaine en silence

Le silence est certainement ce que j'ai le plus appréhendé avant la retraite et le plus regretté après.
Le silence, c'est le coeur de l'aventure : accepter ce silence le temps de la retraite, c'est le premier geste d'abandon, le premier geste concret que Dieu nous demande de faire pour Lui.
« Fais-toi capacité, je me ferai torrent »
nous a cité le père, et d'abord capacité à se taire. Le Seigneur a été très réaliste avec mes capacités, et, durant les deux premiers jours, Il a préféré me faire dormir durant les temps personnels Me taire extérieurement c'était une chose, me taire intérieurement, c'en était une autre
Et peu à peu, nourrie des enseignements, nourrie des Eucharisties, des temps d'adoration, des chapelets, le silence se fait l'écrin d'une rencontre. Lieu de contemplation, lieu de dialogue, de réconfort, d'abandon.
Même lors des repas, peu à peu, il prend vie et trouve sa fécondité. Un esprit de communion se crée, discrètement mais sûrement, au fil des « merci » à peine audibles échangés, des regards qui, eux aussi, se transforment pour devenir plus aimants, fraternels, vis-à-vis de ceux qui nous entourent, nous servent, et dont nous ne connaissons pas même le son de la voix.
C'est une vraie grâce de pouvoir vivre ainsi une semaine en silence.

Anaïs