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Numéro 241
Juillet 2007 |
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SOMMAIRE
Actualité :
«
Jésus de Nazareth », le livre d'un théologien
Pape
Mgr Doré, archevêque
émérite de Strasbourg
Dossier : L'art,
chemin vers Dieu
La beauté, chemin vers
Dieu, à travers l'expression du chant
Père René WOLFRAM
Peindre : Dire la présence de Dieu dans l'homme
Françoise BURTZ
Témoignage : Sculpter c'est
d'abord se laisser sculpter
Ségolène LEREBOURS
L'architecte
est avant tout un traducteur
Jean Philippe RICARD
L'art du vitrail : un «
immense catéchisme de lumière »
Yoki
La mission de l'orgue : Faire expérimenter la Pentecôte
Dominique JOUBERT
Témoignage : Le théâtre : De la sincérité
à la Vérité
Père Ernst STRACHWITZ
De toutes nations
Au Foyer de Bonjongo, au Cameroun
Au Foyer de La Salera, en Italie
Au Foyer d'Adonis-Djbeil, au Liban
Programme des retraites septembre-octobre
2007
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"Jésus de Nazareth" le livre d'un théologien Pape |
Mgr Joseph DORÉ
Archevêque émérite de Strasbourg
Présenter un livre revient toujours, dans un même mouvement, à faire état à la fois de son auteur et de son contenu. Les deux aspects sont inséparables. D'un côté, en effet, la personnalité de l'auteur, son époque, ses convictions, son statut, colorent nécessairement son propos. Réciproquement, la présentation du contenu apporte une donnée nouvelle sur l'auteur, chez qui l'on peut ainsi constater la progression de la recherche, l'approfondissement de la pensée, ou l'évolution des positions.
Dans le cas du livre qui vient de paraître sous la plume de Joseph Ratzinger / Benoît XVI, cette affirmation générale se confirme tout à fait. Elle apparaît néanmoins plus complexe que d'ordinaire, du fait même du double statut de l'auteur : Est-ce le théologien qui prend la parole -celui qui a commencé le livre- ? Est-ce le pape qui enseigne -lui qui a mené à son terme la rédaction du manuscrit- ? Ou bien s'expriment-ils tous les deux à la fois ?
Aux lecteurs de L'Alouette, la revue des Foyers de Charité, je suis heureux de proposer ici une brève présentation qui puisse les éclairer d'une part sur l'objet, c'est à dire le contenu de ce livre singulier, et d'autre part sur son objectif.
L'objet de l'ouvrage
Le livre s'ouvre sur un Avant-propos
dans lequel le signataire nous explique avec une grande simplicité
pourquoi il a commencé la rédaction de ce livre
à l'été 2003, donc avant son élection,
et pourquoi il l'a poursuivie même une fois devenu Pape
On passe ensuite à une Introduction qui nous livre
déjà la clé de la pensée de Joseph
Ratzinger sur le personnage dont il traite : nouveau Moïse,
véritable Moïse parce que totalement épargné
par les limites du premier, Jésus est venu nous «
faire connaître » (Jn 1,18) le vrai visage de Dieu,
pour la raison que lui, et lui seul, il contemple la face de Dieu.
« Faire connaître » comment : en disant quoi
? en faisant quoi ? en étant quoi ?
À travers les dix chapitres qui constituent ce livre se
dessine une réponse fondamentale, que je crois pouvoir
résumer dans les quatre éléments suivants
:
- la centralité de Jésus,
- l'unicité du rapport de Jésus à Dieu,
- la radicalité de la réponse que Jésus appelle
chez ses disciples,
- l'identité de Jésus de Nazareth comme propre Fils
de Dieu.
L'ensemble du parcours aboutit dès
lors clairement à faire apparaître le bien-fondé
du propos, de la "thèse", que le théologien
devenu Pape énonçait dès l'Introduction de
son livre, à savoir qu'en « Jésus de Nazareth
», et en lui seul, se réalise effectivement ce qui
était resté inachevé chez Moïse : la
Révélation plénière et définitive
de Dieu.
L'objectif de l'ouvrage
Si tel est le contenu essentiel de ce
livre, quel est son « but » principal (p.20), quel
est son objectif ? - Sur ce point, divers avis ont été
exprimés.
Pour les uns, le Cardinal préfet de la Congrégation
pour la Doctrine de la Foi aurait rédigé cet ouvrage
afin de régler leur compte à des décennies
de règne sans partage de la méthode historico-critique
chez les exégètes catholiques. Mais cette réponse
ne résiste pas à l'analyse. S'il est vrai que le
Pape critique en des termes parfois cinglants les dérives
de cette méthode, il s'appuie plus d'une fois sur ses résultats
dans ses propres raisonnements, même s'il déclare
nettement son penchant pour l'exégèse dite «
canonique », dans laquelle chaque passage de l'Écriture
résonne en fonction de son ensemble.
D'autres commentateurs voient dans ce livre la réponse
du Pape au Da Vinci Code, tentant de dresser ces deux succès
de librairie l'un contre l'autre, et commentant leurs chiffres
de vente respectifs. Cette opinion est à vrai dire bien
peu crédible. Si le Pape répond incidemment à
telle ou telle attaque contre le discours de la foi chrétienne,
il préfère consacrer ses propos à méditer
longuement et profondément sur la figure du Christ, plutôt
que de combattre les pâles caricatures qui ont pu en être
faites.
Pour ma part, je considère ce livre comme celui d'un passionné
du Christ, et je détecte trois aspects dans cette passion
:
- la sensibilité d'un amoureux pour la figure qu'il aime
;
- l'indignation d'un spécialiste, quand il
a le sentiment que l'à-peu-près, voire l'affabulation
retiennent plus l'attention que le labeur des experts en la matière
concernée ;
- la sollicitude d'un pasteur qui, contre « les sages et
les prudents », a résolu de prendre la défense
« des faibles et des petits ».
En fin de compte, l'objectif visé par Joseph Ratzinger / Benoît XVI est clair : non seulement il cherche à nous faire comprendre et connaître le Christ, mais encore il nous invite à l'aimer et à le suivre.
On pourra retrouver l'intégralité de la présentation que j'ai faite de cet ouvrage à l'UNESCO in La Documentation catholique, n°2382, 17 juin 2007. Voir aussi La Croix du vendredi 1er juin 2007, pp. 12-13.
Flammariion, Paris 2007, 428 p. 22
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L'architecte est avant tout un traducteur |
Jean Philippe RICARD
Architecte
J'ai pu accéder à une dimension exceptionnelle pour un architecte : concevoir des lieux où l'expression des volumes, le sens de la forme, l'intégration du mobilier signifiant, donnent le sentiment d'approcher un véritable dépassement par rapport à l'acte de construire habituel ;
Les réalisations les plus significatives ont été : la chapelle du Cap des Biches au Sénégal,, le sanctuaire Sainte Marie Mère de Dieu à Châteauneuf, la chapelle du Foyer de Tressaint, la chapelle de l'école de Saint-Bonnet, la chapelle du Foyer de Courset, le monastère Saint-Benoît à Palendriai en Lituanie.
En me référant à la lettre de Jean Paul II aux artistes, il est certain que l'Eglise a besoin des architectes et de l'art, et réciproquement. Cette lettre redonne toute sa dimension à l'apport des constructeurs et des artistes dans l'édification des églises. J'ai essayé dans mes expériences de comprendre ce rapport ineffable entre un architecte et l'indicible et, aussi, avec l'inexplicable dans ces expériences uniques et passionnantes.
Ma conviction est qu'une église n'est pas un espace polyvalent où le dimanche les fidèles assistent à la messe, le samedi a lieu un spectacle et la semaine se tient le marché.
Cette conviction m'a permis, par la richesse des dialogues avec les futurs utilisateurs, de privilégier la qualité architecturale. Ainsi chaque réalisation, au moment de la consécration du lieu, a eu ce moment de certitude où toutes les angoisses de la conception se sont évanouies pour atteindre la réalité de l'imaginaire.
Fondamentalement, cette expression architecturale doit correspondre à sa vocation essentielle : être signifiante « du dehors et du dedans ».
Du dehors : l'architecture doit magnifier le signal dans son environnement, en étant le point de ralliement des fidèles (« la flèche du Cap des Biches», la «plaque » du choeur de Châteauneuf, la pyramide vitrée de Tressaint ). Le signal, véritable envol vers le ciel, est aussi par son ancrage en fondation, une transmission entre le divin et l'humain.
Du dedans : la lumière naturelle est maîtrisée pour la mise en valeur et la perception des ambiances et des volumes et les éclairages artificiels doivent confirmer ces accents.
Le concept de l'architecte est aussi d'apporter une novation par rapport aux exemples traditionnels. Dans le cas du monastère de Palendriai en Lituanie, après avoir lu la règle de Saint Benoît, j'ai essayé de donner à l'ensemble du monastère un caractère apparemment ouvert, tout en conservant l'intimité des moines, par l'apparence d'un morceau de village avec l'église comme signal et appel dans son environnement. Pour moi cette traduction gommait l'idée souvent reçue de la "forteresse" monastique comme dans le livre "Le Nom de la rose".
Avant d'aborder le rapport entre l'architecte et les artistes, je pense qu'il faut se poser la question : "Faut-il croire et faut-il être de la même religion pour laquelle on oeuvre pour répondre à la résolution architecturale ?" Je le pense, car la foi structure la pratique professionnelle, et qu'il n'y a rien de mieux qu'une prédisposition à la prière pour édifier des maisons de prière. Mais des exemples contraires comme Le Corbusier pour Eveux ou Ronchamp confirment cette règle : ils démontrent que l'essentiel est le dialogue entre l'architecte et son commanditaire.
J'ai pu avoir ce dialogue exceptionnel avec Marthe Robin mais aussi avec les pères des Foyers, et bien sûr avec les moines bénédictins. Il n'est pas possible d'émettre un concept sans avoir un contact sur le fond avec ceux qui vont vivre le bâtiment. Ceci encore plus pour une église où la fonction est transcendée par l'indicible de la prière. Ces expériences, alliant la technique et l'expression humaine du sacré, démontrent qu'il y a, comme souvent dans une oeuvre d'art, une étincelle divine qui transcende les matériaux et les hommes qui les ont mis en oeuvre. Pour moi, dans le cas du sanctuaire de Châteauneuf, cette étincelle est évidente, et c'est la présence permanente et l'aide de Marthe Robin qui m'ont permis d'atteindre ce résultat.
Marthe Robin, en me demandant de réaliser le sanctuaire, m'a suggéré, avec sa manière pleine de discrétion, mais s'avérant évidente au fur et à mesure du temps, la force des lignes virtuelles marquant les axes fondamentaux. Marthe m'avait aussi demandé que chaque moment ou chaque cérémonie mette en valeur les lieux majeurs, - la parole, l'autel, le Saint Sacrement - pour les rendre uniques au moment de leur rôle, surtout l'autel, point essentiel de la composition, support réel et virtuel de toutes les convergences des lignes architecturales.
Des artistes doivent donc participer à la création des objets liturgiques pour qu'ils soient intégrés dans le volume. Il est essentiel que l'architecte dialogue avec ces artistes pour que leur expression confirme le sens du volume.
Ce dialogue a existé dans tous les lieux sacrés que j'ai réalisés, le sanctuaire étant particulièrement important dans cette démarche, avec en plus la mise en valeur de la musique par la création des orgues d'une cinquantaine de jeux dont j'ai dessiné l'enveloppe en forte relation avec le facteur d'orgues ; et aussi la création du grand vitrail par Yoki à qui j'avais donné la contrainte de volets mobiles pour traiter la triple acoustique (parole, chant, orgues), volets qui modifient la perception du vitrail selon leur position.
Comme le souligne le pape Jean Paul II, le chant et la musique sont essentiels dans une église, car c'est une transmission supplémentaire vers le divin. Cette fonction a été sublimée dans le sanctuaire de Châteauneuf par la progression du choeur, des solistes, des orgues et de la tribune de la chorale en contrepoint de la progression du vitrail vers l'autel. Le volume de l'église du monastère de Palendriai a été conçu pour magnifier le fondement du lieu qui reçoit sept fois par jour la prière chantée des moines. La voûte de la nef et le dessin des stalles ont été particulièrement étudiés pour assurer cette fonction principale, le chant vers Dieu.
Je voudrais rappeler qu'un architecte est avant tout un traducteur, que son concept est au service du futur utilisateur en exprimant son ressenti. Dans le cas de ces constructions sacrées, j'ai eu la chance de pouvoir transcender cette traduction et répondre aux demandes qui m'étaient faites en permettant à ces utilisateurs de pratiquer leur foi.
Le plus beau compliment de ma vie d'architecte a été cette remarque d'un africain : le jour de la première messe dans la chapelle du Cap des Biches au Sénégal : "C'est toi l'architecte ? - Oui - Et bien je vais te dire, j'ai prié dans ton église".
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Témoignage |
Sculpter, c'est d'abord se laisser sculpter
Ségolène Lerebours
Membre de Foyer
Sculpter pour Dieu ? Sculpter le
mystère insondable de Dieu ?
Certes c'est une passion, une
grande joie, mais je n'en demeure pas moins bien petite dans cette
activité. En effet, je réalise de plus en plus combien
sculpter avec ma foi n'est ni créer, ni 'fabriquer', mais
plutôt mettre au monde !
De même qu'une maman met au monde un enfant et le 'reçoit',
de même cette passion qui m'anime est comme la mise au monde
d'une oeuvre et, une de mes plus grandes joies, est de m'émerveiller
devant l'ouvrage achevé, de l'accueillir, d'en être
toujours étonnée, comme si ce n'était pas
de moi.
Travailler, façonner, sculpter, dégager un visage,
une main c'est une grande aventure spirituelle.
Mais quelle exigence ! Car on
se donne tout entier dans un projet. Exigence aussi d'un don reçu.
Que de fois ai-je entendu : 'Tu as un don, tu n'as pas le droit
de le laisser tomber !' Peu à peu, entraînée
par mon entourage, j'ai découvert une partie de moi, un
don de Dieu, un appel dans cette passion.
Au commencement d'une 'réalisation' il y a l'émerveillement, je suis touchée par la beauté
d'une facette du mystère de Dieu. La grandeur, la beauté
de Dieu ainsi méditée donne naissance au désir
de donner vie par la sculpture. Pourtant ce qui naît au
fond de moi, ce n'est ni la forme d'un visage, la grâce
d'une main, l'aspect d'un habit, c'est une 'attitude', un 'attribut'
de Dieu. Le plus long dans la sculpture est souvent cette phase
de gestation où je découvre le mystère qui
m'habite. La beauté de ce mystère vient m'enseigner,
me transformer peu à peu, me faire vivre de lui, me faire
comprendre de l'intérieur.
Oui, la sculpture est pour moi chemin vers Dieu. Cette
étape me conduit plus avant vers Dieu et Dieu me conduit
plus avant dans la sculpture !
Je constate que je suis incapable de réaliser quelque chose
qui ne m'habite pas. Il arrive tout de même qu'on me demande
telle ou telle sculpture ou que je propose de sculpter ce qui
tient le plus à coeur pour la personne. Ainsi, mon frère
aîné souhaitait une Vierge à l'Enfant qui
serait 'Marie Educatrice'. Eduquer, c'est accompagner, marcher
avec, regarder dans la même direction, c'est la signification
de 'pédagogue' m'expliquait-il. Il voyait donc Marie et
l'Enfant Jésus en train de marcher côte à
côte, en regardant dans une même direction. C'était
clair, je voyais les personnages, leur position. Mais c'était
vide : le mystère qui était dans le coeur de mon
frère n'habitait pas le mien ! Pendant deux ans, je me
suis mise à marcher pour entrer dans ce mystère
de Marie qui nous éduque pas à pas. Un jour je fus
émerveillée. La beauté du mystère
m'a saisie, elle était en moi. Je me suis mise à
l'oeuvre. Marie Educatrice était née.
Un des plus forts moments est lorsque le visage émerge.
Je m'arrête toujours bouleversée. Je contemple. C'est
inouï ! Je reçois tant par la sculpture. Dieu conduit
son instrument ...
La sculpture me fait découvrir toujours plus la prière,
quelques-uns de ses aspects : recevoir
le mystère de Dieu, me laisser enseigner, contempler, rendre
grâce, donner vie.
J'ose dire aussi que sculpter est pour moi désirer Dieu,
désirer l'impossible, c'est avoir soif de donner vie à
la Parole reçue, c'est laisser la Parole s'exprimer à
travers mes mains. Le chemin de la sculpture me conduit à
une plus grande communion à Dieu. C'est laisser jaillir
la beauté que Dieu me révèle de Lui. Le résultat
est - soyons clairs et réalistes ! - fort humain et plein
de mes imperfections. Mais telle est ma prière. Il me faut
m'effacer pour accueillir la Parole, renoncer à mes conceptions,
mes désirs et accueillir la lumière de Dieu. Ainsi
sculpter est pour moi être prière, laisser jaillir
l'Amour divin. Il y a donc des jours où je suis incapable
de sculpter.
Finalement sculpter, c'est d'abord se laisser sculpter,
pour être instrument de sculpture, instrument de l'Amour
de Dieu ! Alléluia !