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Numéro 246
Avril 2008 |
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SOMMAIRE
Actualité :
Situation des chrétiens
d'Orient
Mgr Philippe BRIZARD
Dossier : Recréer l'alliance entre l'homme et la terre
Les
chrétiens et la gérance de la création
Mgr Roland MINNERATH
Témoignage : Je suis fier de participer au maintien
de l'environnement
François FRICHOT
La création, trésor
de la sagesse cachée
Père Xavier GÉRON
Aux
racines chrétiennes du « développement durable »
Michel PORTAIS
Témoignage :
- Chaque instant
dans la nature est un moment d'oraison avec le Seigneur
Jean de FRAMOND
Economie et énergie renouvelable
Alexis de Laborderie
Témoignage
: Antarctique : terre d'Espérance ?
Docteur Jean-Luc VERSELIN
De toutes nations
Depuis 40 ans au Rwanda...
Père Zdzislaw Zywica et la communauté de Remera-Ruhondo
A-Dieu à Marie-José Basset et à Françoise Degaud
La journée missionnaire 2008
Programme des Retraites juillet-août 2008
Encart « Préparation de la Pâque » Ed. Foyer de Charité, coll. "Les cahiers de Marthe Robin"
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Les chrétiens et la gérance de la création |
Mgr Roland MINNERATH, Archevêque de Dijon
Pourquoi les Eglises chrétiennes s'expriment-elles sur les questions environnementales ? On se souvient que « la sauvegarde de la création » figure aux côtés de « justice et paix » dans le programme lancé par le Conseil OEcuménique des Eglises à l'Assemblée de Vancouver en 1983, et que ce thème n'a cessé d'être approfondi, avec la participation de l'Eglise catholique par le processus oecuménique en cours en Europe aux rassemblements de Bâle en 1989, de Graz en 1997 et de Sibiu en 2007. La protection de l'environnement fait partie de la doctrine sociale de l'Eglise catholique (cf. le Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, 2005, n. 451-487) ainsi que des Fondements de la doctrine sociale de l'Eglise orthodoxe russe, 2007, chap. 13. De son côté, le Pape Benoît XVI a vient de consacrer à l'environnement une partie de son message pour la Journée mondiale de la paix 2008 (n. 7-8). La réponse est simple : selon la conception chrétienne, et même plus largement biblique, les hommes ont une responsabilité spécifique vis-à-vis du reste de la création. Le thème de la création fait partie de la révélation biblique et à ce titre de l'enseignement des Eglises. On peut dire, en s'en réjouissant, que sur ce sujet les chrétiens parlent un langage commun. Le consensus est même plus large ; il englobe le judaïsme qui puise aux mêmes sources scripturaires et à l'islam, qui a sur le rapport entre Dieu, l'homme et la création un discours semblable.
Le propre de tous ceux qui croient en un Dieu créateur est en effet d'envisager leur rapport à « l'environnement » comme un rapport à la création dont ils sont eux-mêmes la partie la plus achevée. Bien plus, selon la Bible, le monde a été créé par Dieu pour être confié à l'homme, fait à son image. L'environnement dans lequel nous vivons n'est pas simplement la « nature » dont on ne sait d'où elle vient ni ou elle va, mais un univers sorti des mains du Créateur qui a voulu y placer l'homme comme son représentant pour continuer l'oeuvre de la création et la mener vers son achèvement. Parler de création, c'est inscrire notre rapport à l'environnement dans un horizon de sens. Selon la Bible, Dieu a créé en vue d'un but. Ce but - qui est la nouvelle création dans l'Esprit inaugurée par le Christ - suggère que ce qui existe n'est pas le fruit d'un hasard indéchiffrable, mais fait partie d'un intelligible. Ainsi, la responsabilité humaine face à l'écologie se lit dans une relation tripartite : Créateur - homme - création. D'après la révélation biblique, Dieu a confié la terre à l'homme pour qu'il « la cultive et la garde » (Genèse 2, 15). Il y a placé l'homme comme son lieutenant. A lui de mettre toujours plus d'ordre dans le monde créé, d'en tirer le nécessaire pour sa subsistance, de prendre conscience qu'il en partage les ressources avec les autres.
Dieu se fait connaître à l'homme à travers ses oeuvres, rappellera St Paul (Romains 1, 18-2,16). En scrutant le monde créé, ses lois physiques, ses dynamismes internes, l'homme perçoit quelque chose du mystère qui l'environne. Si le monde est intelligible par la raison humaine c'est qu'il a été créé par une intelligence suprême. Spontanément il se met à la recherche de l'origine de ce qui existe. Par les seules forces de sa raison et de sa sensibilité, il arrive à la notion du Dieu par qui tout a été fait. Dès lors l'homme se pose la question de sa propre place dans l'univers créé. Pourquoi lui seul a-t-il la capacité réflexive, se pose-t-il la question du sens de ce qui existe ? La création est le livre ouvert dans lequel tous les hommes peuvent lire les traces du Créateur. La philosophie grecque ne connaissait pas la notion de création. Le monde est pensé comme éternel, il s'identifie avec l'être divin. Les Stoïciens avaient élaboré une philosophie subtile sur les relations entre le Logos ou intelligence d'essence divine qui pénètre tout l'univers et le logos de la raison humaine, semence recueillie du Logos cosmique. Il y a donc correspondance entre les deux. Dans cette vision, l'univers est aussi chargé de sens. Il est le grand tout divin dans lequel il s'agit de repérer la place et le rôle de chaque vie humaine. La triangularité fait place à une relation dualiste homme - monde divin. Il n'y a pas de monde à mettre en ordre et à cultiver. L'homme, microcosme, se fond dans le grand tout immuable.
La Bible enseigne que le monde créé a sa consistance et sa rationalité propres. Chaque espèce se reproduit selon son espèce. Les êtres se développent selon des lois inscrites en eux. Aujourd'hui la physique et la biologie génétique donnent des réponses de plus en plus précises aux questions éternelles. La Bible ne développe pas une pensée abstraite. Lorsqu'elle parle de ce que les Grecs appelaient le cosmos, la Bible en énumère les parties : le ciel, la terre, la mer. Les Grecs parlent de « nature » et de « système », en observant, par exemple, la régularité du mouvement des planètes. La Bible, elle, pose chaque élément de la création dans une relation immédiate avec sa cause première qui est le Créateur. C'est dire que tout ce qui existe a été voulu, a sa raison d'être, et concourt à glorifier Dieu. L'homme n'est pas noyé dans une nature inhospitalière ; il n'en est pas non plus le maître absolu. La création ne lui appartient pas. Il en est l'hôte. Mais pas un hôte spectateur passif. Il a été mis dans le monde avec une mission à accomplir. L'homme est dans la création, mais il ne fusionne pas avec elle. Il est aussi face à elle. Il la scrute comme un langage que Dieu lui adresse, et par son travail qui transforme le monde, il adresse aussi une réponse à Dieu.
Il y a une solidarité fondamentale entre la création et l'homme. L'homme étant le sommet rationnel de la création, c'est pour lui que tout a été fait, dira la sagesse juive et chrétienne. C'est pour permettre la venue de l'homme que le monde est comme il est, dans la formidable diversité de ses créatures. L'homme jardinier, gérant, intendant, voilà les images que la Bible nous renvoie concernant le rapport de l'homme à l'ensemble de la création. Dans le même esprit, le Coran, pour sa part, dit que l'homme est le vicaire de Dieu pour la création. Sans parler de création, hindouisme et bouddhisme développent aussi une vision du respect des êtres, de leur interdépendance, les hommes devant vivre en harmonie avec l'univers, et montrer de la compassion envers ceux qui souffrent.
On est étonné d'entendre des critiques du genre : si la planète est exploitée de façon éhontée aujourd'hui, c'est parce qu'elle a reçu le message « emplissez la terre et soumettez-la » (Genèse 1,28). C'est ne rien comprendre au message biblique. Il ne s'agit pas de ravager, de détruire, mais de contrôler les autres créatures, de mettre en valeur les ressources de la création. On peut d'ailleurs observer que là où la planète est le plus systématiquement dévastée, ce n'est pas dans les parties du monde les plus marquées par la révélation biblique.
On se rappellera aussi que c'est à Descartes, à l'aube de l'ère scientifique, que nous devons la fameuse définition de l'homme comme « maître et possesseur de la nature ». Il nous dévoile d'un coup l'autre version possible de l'abandon de la relation tripartie Dieu - l'homme - la création. En supprimant la référence au Dieu créateur, l'homme se trouve face à une nature dont il se croit le maître. Il peut donc l'exploiter à sa guise, l'exténuer, la détruire, puisqu'il n'a de compte à rendre à personne. Ce point de vue a conduit à des conséquences incalculables. Si la notion de création et de Dieu créateur est évacuée, il ne reste plus qu'une étendue sans passeport : on ne sait d'où elle vient ni pourquoi elle est là. Et pire, dans cette vision, l'homme lui-même ne saurait être qu'un produit de l'évolution de cette même nature anonyme, un produit fortuit, arrivé là par hasard, sans but. L'univers ne poursuit aucune finalité. Aux hommes intelligents d'en faire usage, comme ils le veulent. Ils ne doivent rien à personne. Ils sont maîtres de tout ce qui existe.
Pourquoi la question de l'équilibre écologique, de la sauvegarde de l'environnement, du réchauffement climatique reçoit-elle une réponse différente selon que l'on envisage le monde sous l'angle de la création ou de la nature anonyme ? Il y a clairement renvoi à deux schémas différents de la responsabilité de l'homme vis-à-vis de l'univers. L'un considère qu'il est légitime d'exploiter à fond les ressources existantes, l'autre maintient que l'homme a le devoir de transmettre intacte la nature créée et ses richesses.
Actuellement, la prise de conscience est générale quant à la gravité de la situation. Le nombre d'espèces animales détruites par les humains, l'émission des gaz à effet de serre, la pollution irrémédiable de l'atmosphère, des cours d'eau et des mers, le déboisement des grands poumons à oxygène de la planète, l'exploitation de sources d'énergie non renouvelables, le réchauffement de la planète, la fonte des glaciers, l'empoisonnement des abeilles par l'usage industriel des pesticides La liste est infinie des déprédations de la création par l'incurie de l'homme.
Devant un tel désastre, qui ne fait que s'annoncer, on observe un regain de sens des responsabilités. Il n'est plus possible de laisser faire les entreprises qui, pour un profit immédiat, détruisent le patrimoine naturel nécessaire à la vie de l'humanité. Les gouvernements, devant faire face à des échéances à court terme, sont souvent impuissants et ne réagissent pas. Aussi assiste-on à un phénomène intéressant. Dans la société sécularisée qui est la nôtre, les notions de sauvegarde de la nature, de préservation du capital des ressources naturelles, de gestion solidaire des ressources de la planète, refont surface. Cette approche se situe dans la ligne de la pensée biblique qui a imprimé ses archétypes dans notre culture. On ne peut que se réjouir de voir institutions internationales et grandes religions développer un même langage.
Benoît XVI disait, dans son Message pour la Journée mondiale de la paix, le 1er janvier 2008, que la famille humaine a pour maison la terre. Nous devons en prendre soin pour le bien des générations à venir. Dans son éthique sociale, l'Eglise a mis en lumière un principe qui gouverne les rapports entre les hommes avec le monde créé, c'est celui de « la destination universelle des biens de la terre ». Autrement dit, tout ce que la terre produit, tout ce que les hommes par leur génie ont transformé et mis au point dans le domaine des connaissances et de la technique, tous ces biens matériels et intellectuels doivent servir à la croissance et au bien-être de l'humanité entière. Nul ne doit en être exclu. On ne comprendrait pas le message biblique au sujet du respect de la création si on le séparait du respect dû au prochain, et au plus pauvre.
Une deuxième attitude se fraie actuellement un chemin, une nouvelle idéologie de l'assujettissement de l'homme à la nature. On la rencontre dans le courant dit de « l'écologie profonde ». Cette pensée soutient que l'être humain est une manifestation de la vie sur terre comme une autre et qu'il n'a pas plus le droit d'exister que d'autres formes de vie animales ou végétales. Bien plus, puisque l'homme est le seul véritable prédateur et dévastateur de l'univers, il doit s'effacer, laisser la terre vivre sa vie et s'y glisser sans la déranger. Dans le message cité plus haut, Benoît XVI observait encore : « Respecter l'environnement ne veut pas dire que l'on considère la nature matérielle ou animale comme plus importante que l'homme ». C'est bien la nouvelle mentalité à laquelle nous risquons d'être confrontés. Autant dire qu'elle est aussi éloignée de la vision biblique des relations de l'homme avec le monde que la vision de la domination absolue sur l'univers matériel, végétal et animal.
La vision de l'univers créé, portée par le christianisme, aussi éloignée de la divinisation de la nature que de sa dévastation inconsidérée, place les hommes devant leur responsabilité de coopérateurs du Créateur dans la poursuite de son oeuvre.
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"Aux racines chrétiennes du "développement durable"
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Michel PORTAIS, Diacre - Géographe
Ancien
Directeur de recherche à l'Institut de Recherche pour le
Développement - IRD
L'idée du « développement
durable » est belle et en résonance avec la Parole
de Dieu.
Dans le premier récit de la Création (Genèse
1), Dieu confie son oeuvre à l'homme, sa créature
la plus achevée. Les récits évangéliques
nous font mieux encore comprendre notre place dans de la Création.
Ils nous montrent que nous avons une responsabilité dans
son achèvement. Rappelons-nous ces passages où,
dans la parabole du Maître de la vigne et dans celle des
Talents, le Christ nous dit qu'il en est du Royaume des cieux
comme d'un homme qui partait en voyage (Mat 21, 33et Mat 25, 14)
et qui confie sa terre et ses biens à chacun, selon ses
capacités, les laissant responsables du domaine.
A ces récits évangéliques répond la
lettre de St Paul aux Romains, où il nous dit que la Création
n'est pas achevée et qu'elle «vit dans les douleurs
de l'enfantement » (Romains 8)
Les récits évangéliques suggèrent donc qu'en créant, Dieu s'est comme retiré volontairement, nous laissant libres et responsables. L'attitude chrétienne, face au problème écologique, sera donc celle qui conduit à un « développement durable » et non à celle, passive, de la « conservation ».
Pour autant, avons-nous là une boussole facile à interpréter dans nos décisions en matière d'environnement ? L'expérience nous enseigne que la gestion des choses de la nature et de leurs relations avec l'homme ne sont jamais simples. J'en fus témoin en de nombreuses occasions.
A Madagascar, dans les années 70, les «
experts » se déchiraient entre ceux qui voulaient
faire interdire les « feux de brousse », car ils étaient
coupables de porter atteinte à certaines espèces
et donc à la biodiversité, et ceux qui ne voulaient
pas priver les paysans de la seule façon qu'ils connaissaient
pour obtenir quelques pousses vertes, indispensables à
la survie du bétail à la fin de la saison sèche,
avant que ne surviennent les premières pluies.
En Equateur, dans les années 80, le dilemme était
entre permettre ou non aux communautés indiennes de défricher
les « paramos », mauvais herbages situés à
des altitudes dépassant les limites habituelles des cultures,
pour faire face à la poussée démographique,
au risque d'une forte dégradation de l'environnement, car
ces espaces sont des « éponges » qui retiennent
l'eau.
Dans la région amazonienne de l'Equateur, dans les
années 90, il était de savoir jusqu'où autoriser
les défrichements, dans les secteurs ouverts à la
colonisation par l'ouverture des nouvelles pistes d'exploitation
pétrolière. Dans les zones les plus difficiles d'accès,
les derniers arrivés n'avaient plus, pour seules ressources
« exportables », que de défricher la forêt
pour élever du bétail - ce qui était dramatique
sur certains sols pauvres - ou faire des cultures illicites de
coca.
On pourrait citer des situations
de ce genre dans toutes les régions pauvres du globe, où
la croissance de la population a été brutale après
l'introduction des premières mesures sanitaires qui ont
fait baisser la mortalité infantile en particulier.
Mais penser que l'on résoudra facilement les problèmes
du milieu rural par la croissance des activités urbaines
et notamment industrielles a également montré ses
limites, en Inde ou en Chine où les problèmes de
pollution sont devenus dramatiques pour l'avenir de la planète.
C'est donc bien à une prise de conscience globale, où toutes les ressources de l'intelligence humaine doivent être mises en uvre qu'il faut oeuvrer. Mais les chrétiens peuvent donner une toute autre dimension à celle-ci. En effet, « nous sommes, dans la nature, ce qui veut transcender la nature » (A.Beauchamp). La voie royale que nous proposons est celle des Béatitudes. Voie de la douceur, du respect, de la tendresse, du partage aussi et que l'on peut concrétiser dans trois domaines :
- La justice à l'égard de tous et
d'abord envers les plus pauvres. Il est impossible, dans la grande
tradition chrétienne, celle d'un François d'Assise
ou d'un abbé Pierre, de dissocier partage avec les
pauvres et respect de la Terre. On pouvait lire ainsi, dans l'Osservatore
Romano du 18/06/2006 :
« Dans de nombreuses régions du monde, la pauvreté
et la dégradation sont liées dans une sorte de spirale
vers le bas : les pauvres se trouvent contraints à épuiser
le peu de ressources pour survivre, la dégradation de l'environnement
qui s'ensuit, à son tour, les appauvrissent encore plus.
Du reste les pauvres ne sont pas seulement ceux que le progrès
laisse derrière, mais surtout les exclus de l'accès
aux ressources parce qu'on leur a enlevé, ou que l'on a
détruit la richesse qui crée la capacité
de production. La préoccupation pour la sauvegarde de la
création est donc liée à une exigence de
justice dans la (re)distribution des biens naturels et des richesses
qui en découlent ».
- Le respect de la nature et de la vie, devenues fragiles
entre nos mains désormais maîtresses des codes génétiques.
- Le plus original, l'adoration envers le Seigneur, «
maître du ciel et des saisons, » « créateur
d'un monde si complexe et si beau, auquel il nous faut rendre
grâce dans le culte et la prière » (A.
Beauchamp). Nous reconnaissons qu'il existe un don de Dieu permanent,
à travers la création jamais achevée et que
l'on appelle la « providence ». Ce don de Dieu n'est
pas un hymne à la paresse mais une invitation à
remercier, à rendre grâce.
Cette triple attitude peut
se résumer en une seule : c'est celle du service.
Celle de Jésus, venu pour servir et non pour
être servi et qui a lavé les pieds de ses disciples.
C'est exactement la voie que l'on peut proposer à l'homme
d'aujourd'hui : renoncer à la puissance pour se mettre
au service de la Création. C'est vraiment un état
d'esprit à acquérir. C'est aussi une responsabilité
collective, politique, et c'est enfin une pratique qui
associe tous les hommes de bonne volonté. Elle nous semble
seule capable de donner un véritable fondement à
la notion de « développement durable », susceptible
de participer à cette « refondation de Monde »,
que beaucoup appellent.
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Antarctique, terre d'espérance ? |
Docteur Jean-Luc VERSELIN
Imaginez... Imaginez un territoire de plus de 4 millions de km2 que l'humanité toute entière aurait réservé aux seules activités pacifiques pour mieux connaître et protéger son environnement, un territoire d'où seraient bannis les bases militaires et les essais d'armes de toutes sortes, où nul pays ne pourrait revendiquer une souveraineté territoriale, où les hommes s'interdiraient toute activité pouvant avoir des effets négatifs sur le climat, sur la qualité de l'air et de l'eau
Ce territoire existe et c'est
un continent à lui tout seul : l'Antarctique, un désert
recouvert à 95% de glace (qui représente 90% de
nos réserves d'eau douce), le continent le plus froid,
le plus venté, et le plus élevé de la planète.
En 1959, à Washington, dans le cadre de l'Année
Géophysique Internationale, les plus grandes nations ont
signé un traité historique afin de protéger
ce territoire vierge et d'en faire un véritable sanctuaire
de la Nature.
Le 1er mars 2007 s'est ouverte la nouvelle Année Polaire
Internationale. A cette occasion, de nombreux programmes scientifiques
internationaux se sont mis en place pour mieux observer et évaluer
le fameux réchauffement planétaire et ses conséquences.
La France dispose de deux bases scientifiques permanentes en Antarctique
: la base côtière de Dumont d'Urville depuis plus
de cinquante ans, et la base continentale de Concordia depuis
trois ans, en coopération avec l'Italie.
J'ai eu le bonheur de séjourner pour un an sur la base de Dumont d'Urville, en Terre Adélie, depuis janvier 2007, en tant que médecin de la 57ième expédition. Cette mission était composée de 26 volontaires, dont 6 femmes, aux fonctions diverses : scientifiques bien sûr (ornithologues, biologistes, ichtyologues, géophysiciens, météorologues) mais aussi logisticiens (cuisinier, boulanger, mécanicien, radio, électricien, plombier et médecin !). De février à octobre, nous avons hiverné dans la nuit polaire, isolés du reste du monde par la banquise. En novembre, notre navire ravitailleur l'Astrolabe, en provenance de l'Australie, est venu mettre un terme à cet isolement, marquant ainsi le début de la campagne d'été qui dure quatre petits mois.
Pendant cet hivernage, j'ai
ainsi pu concrètement voir en quoi consistait l'application
de ce fameux Traité Antarctique de 1959. Sur la base, tous
les déchets sont rigoureusement triés : les plastiques,
le verre, l'acier, l'aluminium sont conditionnés séparément
pour être rapatriés vers l'Australie. Le papier et
le bois sont brûlés sur place mais les cendres sont
ensuite également traitées. L'eau douce est produite
à partir de la mer et l'énergie de notre petite
centrale électrique est rentabilisée à son
maximum.
Les animaux sont ici les vrais propriétaires des lieux.
Nous vivons en été au milieu des innombrables manchots
adélies, de plusieurs espèces de pétrels,
des phoques de Weddell, des léopards des mers et même
des orques. En hiver, le spectacle est encore plus fascinant grâce
à la proximité de la colonie des manchots empereurs,
immortalisés récemment par le cinéma. Les
biologistes sont ici pour les étudier et accumuler des
données afin d'évaluer sur plusieurs années
les éventuelles variations de ces écosystèmes.
Grâce à l'ancienneté de ses bases australes
et antarctiques, la France est ainsi un des pays les plus performants
dans ce domaine de connaissance. Avec ces bases de données,
le réchauffement climatique est clairement identifié,
suivi, quantifié. Les sciences de la Terre ne sont pas
en reste grâce à la proximité (quelques dizaines
de kilomètres seulement) du pôle magnétique.
Nous admirons ici les plus belles aurores australes et la fragile
couche d'ozone est particulièrement surveillée par
différents moyens (par ballon sonde ou par tir laser).
Sur le continent, les glaciologues remontent le temps en étudiant
les minuscules bulles d'air emprisonnées dans les couches
de glace les plus profondes, par des carottages à plus
de 3000 mètres.
Et l'être humain dans tout cela ? Il se trouve que c'est justement le médecin qui est en charge d'un programme de recherche en biologie humaine avec, en particulier, l'étude des comportements en milieu isolé. Même si les hivernants sont tous volontaires pour vivre cette expérience d'un an, il n'en demeure pas moins que cette promiscuité n'est pas forcément facile à vivre pour tous. Au fil des mois, le vernis des faux-semblants craque et chaque personnalité se dévoile avec ses forces et ses faiblesses. Des sous-groupes se mettent progressivement en place et interagissent entre eux. Avant de partir, chaque candidat subit une évaluation psychologique grâce à des tests qui donnent une petite idée de ce que pourra être l'hivernage. En fin de séjour, les psychologues comparent leur évaluation initiale avec ce qui s'est réellement passé, et cela leur permet d'affiner peu à peu leurs connaissances dans ce domaine qui intéresse les grandes agences spatiales (ESA, NASA). Sur quels critères en effet faudra-t-il un jour sélectionner les candidats aux futures grandes missions interplanétaires qui pourront durer plusieurs années dans l'enceinte réduite d'un vaisseau spatial ?
Sur cette terre antarctique,
l'Homme s'est donc donné les moyens responsables de mieux
connaître et d'aimer cette Création qui lui a été
confiée, « miroir de l'amour créateur de Dieu,
de qui nous venons et vers qui nous allons* ».
Antarctique, terre d'Espérance ?
(*Discours sur la Paix de Benoît XVI du 1er janvier 2008)